Institutions — 2 November 2016 (41st Legislature, 1st Session)
CI 2016-11-02
Quebec — Committees
Mais,
simplement pour être clair, là, il y a certaines questions qui n'ont absolument
aucune pertinence avec le principe de
neutralité religieuse de l'État, et ça, c'est très important de bien comprendre
cette distinction-là. Quand on parle
d'une personne qui fait affaire avec l'État, qui n'a elle-même... une
justiciable qui n'a aucun lien d'emploi avec l'État, on ne peut pas lui opposer l'idée de neutralité
religieuse de l'État pour limiter son droit de vivre ses convictions
religieuses dans l'espace public.
Donc, cette confusion-là, elle est, à mon avis, nourrie par certains aspects du
projet de loi n° 62, et donc ça va justifier certains de mes
commentaires sur le projet de loi n° 62.
Donc, ce que
je constate à la lecture du projet de loi n° 62 : sept choses,
essentiellement. Ensuite, évidemment, on pourra en discuter.
D'une part,
le projet de loi n° 62, comme le projet de loi n° 94, bien, ça se
borne essentiellement à une codification de l'état actuel du droit
canadien en ce qui concerne la neutralité religieuse de l'État et la protection
de la liberté de conscience et de religion
ou encore des dispositions qui protègent le droit à l'égalité et donc qui
interdisent la discrimination religieuse. Le seul rajout substantiel, c'est le
même qui avait été rajouté dans projet de loi n° 94, c'est la balise qui
concerne la communication. Donc, on
pourrait maintenant rejeter une demande d'accommodement faite par une personne
qui veut avoir le visage couvert en
traitant avec l'administration publique, au nom d'une entrave à la
communication. Donc, ça, essentiellement, juridiquement, c'est le seul
rajout à l'état actuel du droit canadien.
Deuxièmement,
le projet de loi n° 62 n'interdit pas la prestation et la réception de
services à visage découvert, en ce
qu'il consacre la possibilité d'obtenir un accommodement raisonnable qui
pourrait permettre à un fonctionnaire ou encore à un bénéficiaire de services publics d'avoir le visage couvert
lorsqu'il donne un service et/ou lorsqu'il reçoit un service de la part
de l'administration du Québec.
À mon avis,
donc, notamment l'article 9, là, contribue à accroître la confusion en ce qui
concerne la neutralité religieuse de l'État en ce qu'on traite, dans un
même article, donc, d'une obligation, donc, d'une interdiction qui concernent le port de symboles religieux qui
masquent le visage pour les fonctionnaires et pour les bénéficiaires de
services publics. Alors, il me semble
qu'en en traitant en un seul bloc on contribue à nourrir cette fameuse
fausseté, finalement, selon laquelle
on pourrait opposer la neutralité religieuse de l'État à une personne qui n'a
aucun lien de rattachement avec l'administration publique.
Quatrième
élément que je remarque à la lecture du projet de loi n° 62 : le
projet de loi n° 62 ne fournit aucune explication supplémentaire qui permettrait de déterminer ce qui fait
partie du patrimoine culturel, historique du Québec, donc de la majorité
québécoise, qui devrait être préservé dans l'espace public malgré le fait que
certains symboles ou certaines pratiques
aient des origines religieuses, des origines, donc, essentiellement
chrétiennes, considérant le fait qu'il s'agit
du dogme qui, historiquement, était le dogme de la majorité québécoise. Donc,
ça, cette question-là, là, les fameux symboles religieux, on retourne,
finalement, à tout le litige qui n'a pas été traité, tranché entièrement dans
le fameux arrêt mouvement laïque du Québec contre ville de Saguenay.
Cinquième
élément, le projet de loi focalise, donc, porte son attention sur un seul
symbole religieux, donc, en parlant du
niqab ou de la burqa, et donc, au lieu de donner des critères qui permettraient
justement aux décideurs de mieux gérer les cas problématiques qui concernent
l'ensemble des religions, qui ne concernent pas seulement l'islam, bien
entendu... Il y a des convictions religieuses en lien avec le rapport
qu'on peut entretenir avec les personnes d'orientation sexuelle différente ou envers les femmes, on peut en
retrouver dans toutes les religions. Et donc ce projet de loi là ne fournit pas
des critères généraux, des critères
horizontaux qui permettent aux décideurs, justement, de mieux traiter ces
demandes-là, donc de corriger les
fameuses lacunes jurisprudentielles qu'on retrouve actuellement dans l'état du
droit canadien, et, au contraire, se
borne à cibler un seul symbole religieux, qui est le niqab et la burqa, et donc
contribue à stigmatiser, finalement, l'idée
selon laquelle l'islam est la seule religion qui est problématique dans
l'espace public, alors que ce n'est absolument pas le cas.
Sixième élément,
on isole les accommodements religieux, pour une raison que je m'explique assez
mal, des autres formes
d'accommodement, et ça, ça contribue — ça, c'est à l'article 10 que je fais
référence — ça
contribue, à mon avis, à laisser
croire que les accommodements religieux sont des accommodements de moindre
importance, finalement, que le fait
d'accorder un accommodement raisonnable pour des motifs religieux, ce n'est pas
aussi important ou encore il faut avoir
une approche distincte des demandes d'accommodement qui sont formulées pour
tous les autres motifs protégés par le droit à l'égalité à l'intérieur
de la charte québécoise. Là, je fais référence à l'article 10.
Et finalement, dernier élément, il me
semble que ce projet de loi n° 62 sonne le glas de l'idée, qui
m'apparaissait très consensuelle
depuis plusieurs décennies, selon laquelle il existe, au Québec, un modèle
pluraliste de gestion de la différence
culturelle et religieuse qui se distinguerait du multiculturalisme à la
canadienne. Donc, on revient toujours à l'idée d'interculturalisme, notamment... ou on peut l'appeler comme on
veut, mais cette idée-là, elle était très forte, elle est forte depuis le rapatriement de 1982. Et il me
semble que le projet de loi n° 62, en se bornant donc à codifier l'état
actuel du droit canadien, qui est un
droit qui est interprété à l'aune du modèle du multiculturalisme à la
canadienne, mais vient sonner le glas
de cette idée-là selon laquelle il existerait un modèle, et j'insiste,
pluraliste de gestion de la diversité culturelle et religieuse au Québec en ce que, ce fameux interculturalisme, si on
veut prétendre qu'il existe et qu'il se distingue du multiculturalisme à la canadienne, mais encore
faut-il le fonder juridiquement pour qu'on soit capables de savoir concrètement c'est quoi, cette fameuse différence
là qui va permettre d'affirmer qu'il y a, au Québec, un modèle distinct
de gestion des différences culturelles et religieuses.
Alors, voilà pour les
observations que j'avais à vous lancer en lien avec le projet de loi
n° 62.
Le Président
(M. Ouellette) : Merci, M. Lampron. Mme la ministre.
Mme Vallée :
Bonjour. Bienvenue, Me Lampron. Merci pour votre présentation. J'aimerais
vous entendre davantage.
Vous
avez indiqué que la réception des services par un citoyen ne devait d'aucune
façon être ciblée par une loi portant notamment sur la neutralité. Donc, pour
vous, selon votre raisonnement donc, il n'y aurait pas lieu d'imposer de
balises pour ceux et celles qui demandent un
service à l'État? J'aimerais vous entendre davantage sur cette question-là.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien, dans l'état actuel du droit, il est tout à
fait possible de refuser qu'une personne
porte un symbole religieux dans certaines circonstances, finalement, pour
obtenir un service religieux ou encore pour obtenir, par exemple, un
permis de conduire.
Donc,
l'idée que l'État ne puisse jamais demander à une femme qui porte le niqab ou
la burqa de retirer son niqab ou sa
burqa pour des fins, par exemple, d'identification, pour les mêmes raisons qui
se retrouvent dans le projet de loi n° 62, ça, c'est déjà quelque
chose, c'est déjà un pouvoir dont jouissent les décideurs et dont jouit
l'administration publique québécoise. Alors,
la question n'est pas tant de... je n'ai pas prétendu qu'il était impossible
d'interdire le niqab ou la burqa dans le rapport entre l'administration
publique et des bénéficiaires de services publics, je fais simplement dire que
la manière qu'on a de traiter de manière assez confuse les bénéficiaires des
services publics et les fonctionnaires en n'interdisant
pas, de manière générale... Alors, à mon avis, ce qu'on aurait pu faire, là...
C'est-à-dire que, pour les fonctionnaires publics, moi, ça
m'apparaîtrait être une interdiction qui passerait le test de la Charte
canadienne si on interdisait aux fonctionnaires publics de porter le niqab et
la burqa alors qu'ils sont sur le lieu de travail, mais là, en traitant de front les fonctionnaires et des
bénéficiaires de services publics, il me semble qu'on contribue à nourrir cette
fameuse confusion là, qui est problématique.
Et, on l'a vu dans le cadre du débat qui concernait le burkini en France, hein,
en France, la laïcité est en train
tranquillement de passer de ce principe qui vise à opérationnaliser la
neutralité religieuse de l'État, la
séparation du religieux et de l'État à une valeur collective qu'on peut imposer
à tous les citoyens, et ça, ça m'apparaît très problématique.
Alors,
moi, c'est davantage ça que je dénonce plutôt que la possibilité de demander à
un bénéficiaire de services publics, dans certaines circonstances, de
retirer son niqab ou sa burqa, ne serait-ce que de manière temporaire, pour
procéder à son identification.
Mme Vallée :
Donc, dans l'articulation du projet de loi, vous verriez donc que l'on traite
dans un
article distinct la façon
dont la prestation de services doit être offerte, donc les obligations qui
incombent aux représentants de l'État, et les obligations qui pourraient
incomber à celui ou celle qui reçoit un service de l'État.
M. Lampron (Louis-Philippe) : Dans un projet de
loi sur la neutralité
religieuse de l'État, plutôt que de distinguer, justement, les bénéficiaires versus l'idée de neutralité religieuse de
l'État, j'aurais tendance à compléter ce qui n'est pas prévu actuellement dans l'état du droit canadien,
j'aurais tendance à davantage développer les choses qui sont problématiques actuellement quand on parle de
l'opérationnalisation de l'idée de neutralité religieuse de l'État, comme
par exemple les fameux symboles
patrimoniaux, l'idée du crucifix à l'Assemblée nationale, par exemple, l'idée
de la croix du mont Royal, qu'on
finisse par faire le tri, une fois pour toutes, entre ces fameux symboles issus
de la tradition chrétienne donc, et
qui ont une valeur patrimoniale et historique, et qui, pour cette raison-là, doivent être
maintenus dans l'espace public de
manière compatible avec la neutralité
religieuse de l'État. Et ça,
ça a été accepté, cette idée-là, par la Cour suprême du Canada dans
l'arrêt mouvement laïque du Québec contre Saguenay.
Et l'autre question, c'est le fameux devoir de réserve des
fonctionnaires. Le devoir de réserve des fonctionnaires, dans l'état actuel du droit, il est tout à fait canadien. Donc, il est tout à
fait reconnu que les fonctionnaires
doivent faire preuve de réserve en ce qui concerne l'expression de leurs convictions religieuses, par exemple,
lorsqu'ils vont faire un acte de
prosélytisme, un vrai acte de prosélytisme, pas l'idée de prosélytisme passif,
qui est, à mon avis, indéfendable, selon laquelle une personne
qui porte un symbole religieux ostentatoire fait, en portant ce symbole-là, un
acte de prosélytisme passif. Ça, ça
m'apparaît plus difficilement défendable. Mais, dans le projet de loi, on ne définit pas du tout qu'est-ce
qu'on entend par «devoir de réserve des fonctionnaires», on ne va pas dans le
détail, on ne va pas dans ce qui, à
mon avis, importe et qui est
problématique, en plus d'abandonner l'idée qu'on essaierait de définir un
modèle québécois de gestion de la diversité culturelle et
religieuse. Il me semble que, comme c'est un simple effort de codification,
bien là on vient accepter donc que...
on abandonne, finalement, l'idée qu'il existe un modèle différent au Québec
pour gérer les accommodements religieux, notamment, mais également
l'idée de neutralité religieuse de l'État.
Vallée : Sur, justement,
ce devoir de réserve des fonctionnaires, on a eu beaucoup d'échanges ici, en commission,
et hors commission, sur l'une des recommandations du rapport Bouchard-Taylor
qui recommandait que les hauts... pas
les hauts fonctionnaires, mais les hauts représentants de l'État, c'est-à-dire
la magistrature, les procureurs, ceux
et celles qui ont un pouvoir coercitif soient assujettis à un devoir de
neutralité totale, c'est-à-dire qu'il ne soit pas possible pour ces gens-là de porter quelque signe
religieux. On sait notamment, à la Cour supérieure, que certains juges
ont et portent la kippa.
J'aimerais
vous entendre sur cette question-là. Vous n'avez pas abordé cette question-là.
Je comprends que nous avons fait le choix, dans le projet de loi, de ne
pas imposer à ces personnes un devoir, comme le souhaitait ou l'avait
recommandé Bouchard-Taylor, mais j'aimerais vous entendre sur cette
question-là, parce que vous nous disiez tout à l'heure : Le devoir de
réserve, ce n'est pas le prosélytisme passif que certains ont identifié.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : C'est une
très belle question. Il me semble que le débat s'est tellement enlisé au
Québec depuis 2007. Donc, ça fait plusieurs années qu'on parle de ça. J'ai fait
l'historique, là, des différentes interventions
législatives, et, moi, ce que je sens, c'est que le débat, au Québec,
actuellement, il est très polarisé. Notamment, en ce moment, le débat qui portait davantage, à l'époque... je pense, à
l'époque de la commission Bouchard-Taylor, sur certaines formes d'accommodement qui pouvaient sembler déraisonnables, à
mon avis, parce qu'elles avaient affaire avec justement ces fameuses
convictions religieuses là qui peuvent être plus problématiques et qui
concernent l'ensemble des religions,
on est passé vraiment à autre chose et on est passé à une opposition entre deux
modèles de gestion de la diversité, de
la différence, le multiculturalisme à la canadienne, que certains... à mon
avis, il y a des amalgames qui se font entre le multiculturalisme et le pluralisme — à mon avis, le multiculturalisme n'est pas
la seule manière d'aborder la gestion de la différence de manière pluraliste, il peut y avoir d'autres modèles
intermédiaires, comme par exemple l'interculturalisme — et le républicanisme à la française, donc toute cette idée-là selon laquelle...
et qui était présente dans le projet de charte des valeurs, finalement, selon laquelle les
fonctionnaires représentant l'État doivent également faire preuve d'une
neutralité totale notamment en s'abstenant de porter des symboles
religieux ostentatoires.
Bon. L'idée
selon laquelle on interdit des symboles religieux visibles pour les
fonctionnaires en situation d'exercer le
pouvoir de contrainte étatique, la proposition de Bouchard-Taylor — les procureurs de la couronne, les gardiens
de prison, etc. — il me semble que, dans l'état actuel des
choses, c'est... moi, je fais référence maintenant, notamment quand j'en parle dans mes cours, au compromis
Bouchard-Taylor, c'est une manière, à mon avis, qui pourrait être assez
élégante d'arriver à mettre le couvercle
sur la marmite et de passer à autre chose, de fermer ce fameux débat là. Il me
semble que c'est la position
consensuelle minimale actuellement en ce qui concerne le modèle québécois de
gestion de la différence culturelle et religieuse.
Maintenant,
il faut garder en tête que, dès qu'on parle d'une interdiction qui ne s'adresse
qu'aux symboles religieux très
visibles, à mon avis, là, c'est très, très problématique. C'est très
problématique, parce que, là, c'est de calquer la vision athée, chrétienne ou agnostique aux raisons pour
lesquelles une personne qui porte ces symboles-là religieux très visibles,
comme par exemple un turban, une kippa ou un
hidjab, le fait. Donc, ce n'est pas un acte politique, dans la grande majorité
des cas, mais c'est bien un acte qui vise à
respecter les obligations religieuses que cette personne-là croit devoir suivre,
finalement.
Et donc, dès
qu'on se borne à limiter le port de ces symboles-là religieux visibles,
nécessairement, dans la rhétorique propre
aux chartes des droits et libertés,
Charte canadienne et charte québécoise, on parle d'une restriction à la liberté de religion
de ces minorités religieuses là, très clairement.
Maintenant,
est-ce qu'il y a des motifs impérieux, sérieux qui pourraient justifier cette
restriction-là? Moi, je suis assez
d'accord avec l'analyse qui avait été faite dans le rapport Bouchard-Taylor
pour venir dire qu'au Québec, en fonction du type de fonctionnaires auquel cette interdiction-là s'adresserait, ça
pourrait passer le test de la Charte canadienne. Et donc, dans ce contexte-là, surtout dans un
contexte... peut-être une approche de réalisme politique, finalement, et dans
le désir d'arriver justement à une réconciliation des deux positions
très polarisées dans ce débat-là, il me semble que le compromis de
Bouchard-Taylor serait une manière assez élégante d'y arriver.
Mme Vallée : J'aimerais vous entendre davantage sur la question
des... vous avez abordé une question des surminorités religieuses et qui amènent certaines problématiques lors de
demandes d'accommodement. J'aimerais vous entendre davantage sur cet
aspect-là, qui est intéressant, qui n'a pas été abordé de cette façon-là.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :
Surminorités non pas de religions, mais surminorités de convictions
religieuses.
Mme Vallée : De convictions.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : C'est-à-dire que les religions, historiquement, traditionnellement, ont un rapport, on va dire, un peu antagoniste ou encore on va
traiter de manière différente deux groupes de personnes qui sont protégées
par le droit à l'égalité, et
essentiellement... il pourrait y en avoir d'autres également,
là, dans le détail, pour une certaine forme de religion, mais on va
parler des femmes et des homosexuels.
Donc, il y a
un rapport. Et on a vu l'arrêt Trinity Western, là, qui est sorti récemment en Colombie-Britannique et qui porte justement sur une conciliation
entre la liberté de religion... dans un contexte, évidemment,
dans un établissement confessionnel, alors, il y a
d'autres questions qui sont soulevées, mais quand même le conflit entre
liberté de religion et droits des
personnes d'orientation sexuelle... de ne pas être victimes de discrimination.
Bon. Alors, à un certain moment... et
là, moi, la meilleure illustration, à mon avis, de cette fameuse lacune, dans
l'état actuel du droit canadien, en ce qui concerne
l'appréhension de ces convictions religieuses problématiques là, c'était un
avis qui avait été rendu par la Commission
des droits de la personne en 2009 en
ce qui concerne la pratique d'accommodement
qui consistait pour une personne à
demander à ne pas faire affaire avec un examinateur, pour un test de conduite,
de sexe opposé. Et, grosso modo, le
raisonnement de la... pas de la conviction, de la commission avait été de dire
que la pratique d'accommodement, elle était
raisonnable, parce que, dans les faits, il n'y avait rien dans le processus,
là... La demande a été faite à une tierce partie, cette tierce
partie là était responsable de
répartir les dossiers aux différents examinateurs, et donc les examinateurs qui
se trouvaient à être exclus pour leur sexe,
finalement, ne savaient pas qu'ils l'étaient pour leur sexe, et il n'y avait
pas de diminution effective de la charge de travail.
Mais donc,
dans l'état actuel des balises jurisprudentielles canadiennes, il faut,
nécessairement, pour être capable de
refuser une demande d'accommodement, il faut faire la preuve qu'il y a une
atteinte réelle au droit à l'égalité d'une personne d'orientation sexuelle différente ou encore d'une femme. Il me
semble qu'on pourrait aller un pas plus loin et dire que, dans l'espace public, ça peut être un motif suffisant que de
référer à la valeur de l'égalité pour refuser une pratique d'accommodement. De nommer... de faire à peu près
la même chose que la Cour suprême fait pour classifier les actes expressifs qui sont protégés en vertu de de la
liberté d'expression, donc d'être capable de nommer le fait que ce ne sont pas
toutes les convictions religieuses qui
doivent être traitées également dans l'espace public et que les convictions
religieuses qui en elles-mêmes
impliquent une opposition avec un autre droit fondamental... bien, ça, c'est
quelque chose qui mérite moins de
protection dans l'espace public québécois que les convictions religieuses qui
représentent l'écrasante majorité des convictions religieuses, où il n'y
a pas de tension avec un autre droit fondamental.
Alors, par
exemple, simplement de dire... écoutez, de refuser de faire affaire avec une
femme dans l'espace public, ce n'est
pas quelque chose qu'on peut accommoder, indépendamment des tergiversations sur
le fait qu'il existe, dans les faits,
ou non une atteinte au droit à l'égalité de cette autre personne-là. Cette
demande-là pourrait être rejetée si on allait de l'avant avec un
renforcement de la balise de l'égalité, finalement.
Mme Vallée :
Le projet de loi fait référence à l'égalité hommes-femmes, à laquelle on ne
doit pas faire atteinte, mais vous
allez plus loin, vous parlez de la valeur de l'égalité. C'est intéressant,
parce qu'hier on avait la Commission des
droits de la personne et la Ligue des droits qui nous disaient : Bien, le
projet de loi, dans la rédaction, porte atteinte... et vient mettre en place une hiérarchisation des
droits avec laquelle on est plus ou moins à l'aise. Et, vous, ce que vous
dites, puis ça rejoint un peu ce qui était
prévu, nous, on l'a exprimé par l'égalité hommes-femmes, que l'on retrouve au
préambule de la charte, que l'on retrouve
dans la Charte canadienne, mais vous l'amenez d'une façon beaucoup plus large
qui vient rejoindre aussi toute la question de la diversité sexuelle, et donc vous la ramenez à la valeur de
l'égalité : en tant qu'êtres
humains, entre nous, nous avons tous la même valeur, et donc d'aucune façon on
ne doit, par un accommodement, porter atteinte à cette valeur d'égalité.
C'est un petit peu ce que vous nous expliquez.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : C'est-à-dire que — j'ai
pris connaissance du mémoire de la commission et du mémoire de la Ligue des droits et libertés, qui sont
passées en commission hier — moi,
sur la question de la hiérarchie des droits fondamentaux...
bon, il faut dire que j'ai fait ma thèse de doctorat là-dessus, là, mais
l'attache aveugle de l'idée de
non-hiérarchie entre les droits fondamentaux de la personne, c'est :
Comment est-ce qu'on fait pour trancher les conflits entre droits fondamentaux?, et, dès qu'on parle de
liberté de conscience et de religion... Là, on ne parle pas de la neutralité
religieuse de l'État, là, c'est-à-dire que,
quand on parle des balises qui permettraient de refuser un accommodement,
ce serait une balise qui serait applicable
dans les rapports des individus avec l'administration publique mais, à la
limite, qui pourrait également être applicable à l'intérieur
d'entreprises, par exemple.
Donc là, il y
a la question des accommodements religieux, où, là, c'est la mise en oeuvre de
la liberté de conscience et de
religion et les efforts que doivent faire les institutions, dans le domaine
public ou privé, pour protéger les convictions religieuses notamment des minorités, mais, de l'autre côté, il y a
également l'idée de neutralité religieuse de l'État. Donc là, on est en train
de parler, donc, des accommodements raisonnables au sens large. Et donc — effectivement, vous faites référence à la disposition qu'il y a au
préambule — on a une
disposition similaire dans la Charte canadienne des droits et libertés, à l'article 28, dans l'état actuel
des choses, effectivement, il ne doit pas exister de hiérarchie formelle entre
les droits et libertés de la personne.
Maintenant, à
partir du moment où on arbitre des conflits dans certaines circonstances, il me
semble qu'il y a un consensus assez
fort pour qu'on vienne donner un coup de pouce aux décideurs et qui dise que,
dans les cas exceptionnels, en
fait... parce que souvent on est capable d'arriver à une conciliation où on va
être capable de protéger les deux droits également, mais, dans les cas exceptionnels où il y a un conflit de
faits, où il y a une conviction religieuse qui est problématique dans l'espace public, et la
conviction la plus facile à laquelle on pense tout de suite, c'est celle où une
personne refuse de serrer la main à
une femme, par exemple, ou encore une femme qui refuse de faire affaire avec un
homme et qu'il n'y a pas d'autre
considération, par exemple des considérations liées à l'intimité, donc c'est
uniquement la conviction religieuse
qui entre en ligne de compte, il me semble qu'on aurait toute légitimité et que
vous auriez toute légitimité, en tant
qu'Assemblée nationale, à venir renforcer cette valeur-là de l'égalité entre
les hommes et les femmes pour permettre aux décideurs non seulement de faire primer automatiquement... parce que la
protection des droits fondamentaux, ça doit toujours être fait selon une approche contextualisée, en
fait, mais quand même d'être capables d'avoir une balise supplémentaire pour
venir rejeter une demande d'accommodement.
Et ça, c'est compatible avec l'approche, de toute façon, de la Cour suprême
en ce qui concerne la liberté d'expression.
Sur la
liberté d'expression, on n'a pas le même malaise que sur les convictions
religieuses, et la cour fait clairement une hiérarchie entre les actes expressifs qui sont protégés en disant
que certains actes, parce qu'ils s'approchent davantage des valeurs au coeur de la liberté d'expression,
méritent une protection maximale, alors que certains autres méritent une
protection — bien sûr, c'est des actes expressifs — mais de moindre importance. Il me semble
qu'il faudrait nommer... et que
simplement de nommer cette problématique-là, ça apaiserait beaucoup la
question, mais ça faciliterait le travail des décideurs. Parce que, quand on regarde, là, dans toute la liste qui
avait été faite dans le rapport Bouchard-Taylor... et ça, d'ailleurs, c'est quelque chose qu'il faut saluer
dans le rapport Bouchard-Taylor, la liste de toutes ces fameuses demandes d'accommodement, entre guillemets, déraisonnables
ou pseudodemandes d'accommodement, il y a un trait commun à toutes ces
demandes-là, puis, généralement, c'est cette tension avec le droit à l'égalité
entre les hommes et les femmes et entre personnes d'orientation sexuelle
différente.
Le Président (M. Ouellette) : Merci.
Mme la députée de Taschereau.
Maltais :
Merci, M. le Président. Bonjour, M. Lampron. Bienvenue. Intéressant comme
mémoire, parce que, je vais vous
dire, vous suggérez des solutions. D'habitude, les juristes viennent ici puis
ils nous arrivent avec l'état du droit :
Est-ce que la loi est bonne, est-ce qu'elle n'est pas bonne? Là, on a quelqu'un
qui dit : Vous devriez examiner telle piste, vous devriez examiner telle piste, et j'apprécie beaucoup,
beaucoup, beaucoup, personnellement, cette attitude, qui est d'essayer de nous amener à produire la
meilleure loi possible qui soit surtout applicable au Québec et qui soit
applicable par les gens qui vont
avoir à l'appliquer. Ce n'est pas nous qui allons avoir à l'appliquer, ce sont,
d'abord et avant tout, les membres du personnel de la fonction publique
qui vont vivre avec ça.
Alors, vous
avez quelques questions. Vous avez dit une phrase qui a résonné pour moi, qui
est assez forte. C'est la première
fois que je l'entends. J'aimerais ça que vous m'expliquiez ce que vous voulez
dire, comment vous concevez ça. Vous
dites : Ce projet de loi sonne le glas de l'idée du modèle québécois de
l'interculturalisme. Alors, comment vous voyez ça? Vous avez évoqué rapidement que, vu que ça codifie à partir du
Canada, qui est multiculturaliste, donc... Et l'autre question que je vous pose, c'est : Comment se
sortir de ça? Qu'est-ce qu'on pourrait inscrire qui nous amènerait à faire
que ce projet de loi ressemble à la société
québécoise, c'est-à-dire soit un projet de loi non pas multiculturel, mais
interculturel?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : L'idée de
l'interculturalisme, en fait, il y a plusieurs personnes qui critiquaient cette
idée-là en disant que c'était une manière, finalement, de faire passer le multiculturalisme
au Québec. Dans les faits, l'interculturalisme
et le multiculturalisme, c'est la même chose. C'est simplement qu'on donne une
étiquette différente pour éviter de
faire une comparaison avec le rapatriement de 1982 puis l'idée que la Charte
canadienne, elle consacre le multiculturalisme.
Moi, il me
semble que tous les travaux sérieux qui ont été faits sur la définition de ce
fameux modèle intermédiaire de
gestion de la différence culturelle, qui serait le modèle québécois et qui est
très inspirant, hein... Moi, je suis allé au Japon. Ils étaient
très, très intéressés à cette idée de modèle intermédiaire. C'est-à-dire que,
dans un contexte où le multiculturalisme à
la canadienne... où on va vraiment valoriser, donner une grande, grande
importance à la différence individuelle,
et le républicanisme à la française, qui est un régime de gestion de la
différence qui est plus aveugle à cette fameuse différence-là dans le rapport des individus et de l'État, bien,
la définition d'un modèle qui est médian, qui est intermédiaire, au
centre du spectre, finalement, il y a quelque chose de très, très inspirant
pour être capable justement d'arriver à un modèle qui est compatible avec
l'état actuel de la société, notamment de la société québécoise.
Maintenant,
pour qu'on soit capables de fonder les différences qui distingueraient
l'interculturalisme québécois du multiculturalisme à la canadienne, il
faut nécessairement le fonder dans une loi, il faut nécessairement qu'il y ait quelque chose qui se passe et qu'on les définisse,
les précise et qu'on les consacre juridiquement, ces différences-là, et notamment il faudrait qu'on les consacre dans
notre outil de protection des droits et libertés fondamentaux — c'est une proposition que je fais
dans mon mémoire — qui
est la charte québécoise des droits et libertés de la personne, parce qu'essentiellement, quand on parle
d'interculturalisme, on parle d'une différence avec le multiculturalisme par
certaines valeurs communes en vertu
desquelles on ne pourrait pas accepter d'accommoder la différence individuelle.
Alors, ces valeurs communes là, il
faut les définir et il faut qu'elles aient une valeur juridique, parce que
sinon, dans l'état actuel du droit
québécois... et ça, ça va être renforcé par un projet de loi comme le projet
n° 62, où on codifie la jurisprudence qui a été faite à travers le spectre, donc, d'analyse du multiculturalisme,
bien, dans l'état actuel du droit canadien, ces valeurs-là, elles n'existent pas quand on veut prendre en
considération une demande d'accommodement. Parce que, la charte québécoise, dans l'état actuel du droit
constitutionnel canadien, la portée de la charte québécoise pour la liberté de
conscience et de religion, pour le
droit à l'égalité entre les hommes et les femmes et pour les dispositions qui
traitent justement de cette
primauté-là de la valeur de l'égalité entre les hommes et les femmes... C'est
l'interprétation de la Charte canadienne qu'on va calquer sur la charte québécoise. Donc, il n'y a pas une
autonomie, en ce moment, à quelque modèle de gestion de la différence culturelle et religieuse
québécoise qui a une valeur juridique dans le contexte d'une demande
d'accommodement raisonnable ou de la neutralité religieuse de l'État,
par ailleurs.
Maltais :
Si je comprends bien, on pourrait inscrire, par exemple, dans la charte, pour
mieux positionner des éléments comme
l'égalité entre les hommes et les femmes comme étant une valeur qui transcende
les droits, même si je sais que la
hiérarchisation des droits n'est pas très appréciée quand on parle à des
juristes, mais je pense qu'on pourrait faire
ça, l'autre... Est-ce que la laïcité ne pourrait pas être inscrite dans la
charte? Je sais que vous en avez parlé lors de l'audition pour le projet de loi n° 60, et vous sembliez en accord
avec l'idée d'inscrire «la laïcité», à mon souvenir, dans la Charte des
droits et libertés. Où est-ce que vous en êtes dans votre réflexion là-dessus?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Quand on
parle de laïcité et de neutralité religieuse de l'État — en fait, c'est deux noms qui désignent la même chose, finalement,
c'est un modèle d'opérationnalisation de la séparation du religieux et de l'État — moi, il me semble, encore une fois, dans
l'optique... C'est-à-dire que ce qui va distinguer l'approche canadienne
de l'approche française, par exemple, c'est
qu'en ce moment l'approche française, en raison du fait qu'elle va
opérationnaliser une définition de la
laïcité qui est plus proche du républicanisme, bien, elle, elle va y aller avec
une approche en bloc en disant : L'État français est laïque, les
fonctionnaires travaillent pour l'État français, ils doivent ne pas faire
preuve de quelque appartenance religieuse que ce soit alors qu'ils sont sur
leurs lieux de travail.
Moi, cette
approche-là, elle est... et je pense au rapport Stasi puis je reviens toujours
sur cet exemple-là, moi, cette approche-là,
il faut prendre acte du fait qu'elle fait porter un poids additionnel, un
préjudice, en fait, aux membres des minorités religieuses qui croient
sincèrement devoir porter cette forme de symbole religieux là. Quand on
regardait la proposition qui était au coeur de la charte des valeurs
québécoises, c'était l'interdiction généralisée du droit des fonctionnaires de porter des symboles religieux
qui était également accompagnée... et là c'était problématique, puis ça nous a amenés davantage à parler d'une forme de
catholaïcité, à permettre de petits symboles religieux. Les chrétiens, les agnostiques, les athées n'ont aucun effort à
faire pour se conformer à cette interdiction-là. Les seuls qui ont un effort
à faire, c'est les membres des minorités religieuses.
Et donc, dans
ce contexte-là, il y a nécessairement une atteinte au droit à l'égalité et/ou à
la liberté de conscience et de
religion dès qu'on limite le droit de porter des symboles religieux visibles,
puis en plus, en le faisant, on limite le droit des membres des
minorités religieuses.
Maltais : ...dire
que j'ai neuf minutes pour jaser avec vous.
M. Lampron (Louis-Philippe) : Ah!
excusez-moi. Oui, je sais, je parle trop.
Donc,
rapidement, je conclus là-dessus. Maintenant, la question, c'est la
justification de cette atteinte-là, et moi, j'ai l'impression que, dans le contexte actuel de la société québécoise,
le compromis Bouchard-Taylor m'apparaît être le plus applicable.
Maltais : Le plus
applicable.
M. Lampron (Louis-Philippe) : Oui.
Maltais :
D'accord. Et il pourrait correspondre un peu à la vision québécoise de
l'interculturalité.
M. Lampron
(Louis-Philippe) :
Absolument. Absolument. Ça serait une manifestation, justement, de ce modèle
médian là entre le multiculturalisme et le républicanisme, tout à fait.
Maltais :
O.K. Est-ce que vous êtes d'accord si je vous dis qu'il existe déjà des
arbitrages entre les droits? Comme, par exemple, à la liberté
d'expression on oppose le droit à la dignité et le droit à la réputation, hein?
Alors, il y a déjà des balises...
M. Lampron (Louis-Philippe) :
Complètement.
Maltais :
...puis il y a des droits déjà. Quand il y a des droits qui s'opposent, on met
une limite à certaines choses.
Est-ce qu'on
ne pourrait pas le faire entre l'égalité hommes-femmes et le phénomène
religieux, du moment où l'égalité
entre les hommes et les femmes, cette valeur, qui, je pense, transcende la
société québécoise, à laquelle on adhère tous, vient en opposition avec une demande de... J'aime bien votre idée
de surminorités ou surconvictions religieuses, qu'il y ait un temps
d'arrêt, mais comment on pourrait inscrire ça?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Sur la
hiérarchie, vous parlez de la liberté d'expression. C'est peut-être l'exemple
le plus classique du fait que la Cour
suprême reconnaît une forme de hiérarchie des droits fondamentaux de la
personne. Quand elle vient limiter la
portée de la liberté d'expression en disant qu'un acte de violence physique, ce
n'est pas protégé par la liberté
d'expression, bien, elle fait primer le droit à l'intégrité physique d'une
autre personne sur la liberté d'expression. Donc, il y a plein d'exemples comme ça dans la jurisprudence où il y en
existe une, hiérarchie, entre certains droits et libertés fondamentaux.
Maintenant,
là où c'est dangereux, ce serait que le législateur vienne imposer une
définition des droits fondamentaux de
la personne, et c'est pour ça qu'à mon avis de donner une valeur, de donner une
prise supplémentaires aux décideurs pour
venir justement être capables d'opérationnaliser, donc d'orienter cette forme
de hiérarchie là en disant : Face à une conviction religieuse préjudiciable, de dire : Écoutez, ici, ça
entre en contradiction avec la valeur de l'égalité entre les hommes et les femmes, le législateur me donne le
droit de me servir de cette valeur-là pour refuser l'accommodement, et donc je le fais, donc de donner plus d'outils
aux décideurs en renforçant cette balise-là, ça, ça m'apparaît tout à fait
compatible avec la jurisprudence et la
réalité de la mise en oeuvre des lois sur les droits fondamentaux, qui implique
une hiérarchisation des droits.
Mme Maltais : C'est probablement ce
dont vous vouliez...
Maltais : ... — une minute, oui — ce dont vous vouliez parler quand vous avez
parlé de trouver des critères horizontaux.
Parce que cette expression-là aussi m'a étonnée. Je me demandais qu'est-ce
qu'on pouvait inscrire comme critères horizontaux. L'égalité
hommes-femmes devrait être un critère horizontal. Est-ce qu'il y en a d'autres?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Oui.
Bien, l'orientation sexuelle, en fait, dans le sens qu'il faut prendre acte du
fait que toutes les religions ont un
problème dans certains aspects de leurs dogmes, et plus on le vit de manière
peut-être plus fondamentaliste ou intégriste, on va avoir encore plus de
problèmes avec ça, avec essentiellement deux valeurs : l'égalité entre les hommes et les femmes et
l'égalité entre les individus d'orientation sexuelle différente. Moi, quand je
parlais de critères horizontaux, c'était aussi pour faire attention de ne pas
stigmatiser une seule religion.
Comme c'est
toutes les religions qui peuvent être problématiques avec ces convictions
religieuses préjudiciables là, bien, assurons-nous de parler des
religions et non pas uniquement de l'islam ou encore du niqab et de la burqa.
Maltais : Merci
beaucoup.
M. Lampron (Louis-Philippe) : Merci.
Le Président (M. Ouellette) : M. le
député de Borduas.
M. Jolin-Barrette : Oui. Bonjour,
Me Lampron.
M. Lampron (Louis-Philippe) :
Bonjour.
Jolin-Barrette : Merci de
participer aux travaux de la commission. C'est intéressant, ce que vous dites.
Vous avez bien campé, bon,
l'historique des dernières années depuis l'arrêt Multani. Il y a bien des gens
que ça les a choqués, l'arrêt Multani, le fait de pouvoir porter un
kirpan, même s'il était cousu à l'intérieur, bon, du vêtement.
Vous nous dites : On devrait fonder
juridiquement l'interculturalisme. On pourrait le faire à travers la charte québécoise. On pourrait adapter une loi distincte
aussi pour dire clairement c'est quoi, l'interculturalisme. Ce
gouvernement-là refuse de le faire. Comment vous expliquez le malaise — puis
on peut prendre une perspective historique, là — de le faire? Parce
que, tout à l'heure, vous avez parlé des valeurs communes par rapport aux
droits individuels. On peut retourner aux droits des provinces versus quand la
Constitution a été rapatriée.
Comment vous
voyez ça, une
loi sur l'interculturalisme, puis qu'est-ce qui devrait être
dedans? Parce que, dans le fond,
souvent, ce qu'on se rend compte, c'est que le gouvernement libéral est frileux
d'aller à l'encontre du modèle canadien. Donc, comment nous, on pourrait
réconcilier tout ça?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien, il
y a plusieurs travaux, il y a plusieurs auteurs, il y a Gérard Bouchard notamment, il y a Alain-G. Gagnon qui ont
travaillé sur l'interculturalisme, des manières de donner justement des pistes
de solution pour être capables de définir
l'interculturalisme et de le distinguer du multiculturalisme à la canadienne.
Moi, à mon avis, très clairement,
l'interculturalisme est un modèle pluraliste, en fait, c'est-à-dire que ce
n'est pas un modèle qui est fermé à la différence comme le
républicanisme à la française, très, très clairement. Donc, on parle vraiment
d'un modèle qui est médian et qui est
pluraliste, c'est-à-dire qui reconnaît le droit des individus de faire valoir
leurs différences individuelles, notamment leurs différences
religieuses.
Mais, dans les trois piliers... il pourrait y en
avoir d'autres, là, mais les trois piliers qui seraient au coeur de l'interculturalisme, quand on parle de ces
fameuses valeurs communes là en fonction desquelles on serait capables de
refuser des demandes d'accommodement
dans l'espace public, il y a essentiellement l'idée de neutralité religieuse de
l'État. Donc là, ça nous ramène à l'autre aspect du débat : Qu'est-ce que
la neutralité religieuse de l'État applicable au Québec, l'égalité entre les
hommes et les femmes et la protection du français comme langue commune? C'est essentiellement, quand on regarde les
travaux, là... Puis notamment le rapport Bouchard-Taylor fait état de ces
piliers-là. Les travaux de Gérard Bouchard, en général, y font état également,
et les travaux des autres spécialistes, notamment politologues qui ont
travaillé sur l'interculturalisme font état de ces valeurs communes là.
Maintenant, si on veut prétendre qu'il y a un
modèle québécois distinct de gestion de la diversité culturelle et religieuse, tant qu'il n'est pas fondé dans une
loi et qu'il ne permet pas, justement, aux décideurs québécois de se distancier
de la jurisprudence qui a été établie en
fonction de l'article 27 de la Charte canadienne, donc, qui prône le
multiculturalisme à la canadienne
comme modèle de gestion de la différence, bien, on ne peut pas prétendre que
l'interculturalisme existe et est
applicable en droit québécois et canadien, bien au contraire, parce que
ce qui est applicable actuellement, c'est les balises, et elles sont mêmes
codifiées dans le projet de loi n° 62, qui incarnent le multiculturalisme
à la canadienne.
Jolin-Barrette : O.K.
Donc, ce que vous nous dites, c'est : Concrètement, on a les outils pour
adopter une
loi sur
l'interculturalisme qui inclurait la neutralité religieuse, qui donnerait la
primauté à l'égalité hommes-femmes et à la protection du français comme
outil interprétatif de toutes les demandes d'accommodement.
M. Lampron (Louis-Philippe) : Tout à
fait.
M. Jolin-Barrette : Donc, il n'y a
aucun malaise à instaurer une analyse hiérarchique des droits qui vont être
invoqués lorsqu'un accommodement raisonnable est demandé.
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien, il n'y a aucun malaise... C'est-à-dire que
comment faire pour fonder juridiquement
l'interculturalisme? Je fais une piste de proposition dans le mémoire
que j'avais déposé en 2010 qui m'apparaît toujours applicable aujourd'hui, qui implique nécessairement une rupture avec la Charte canadienne des droits et libertés
pour se tourner vers la charte québécoise des droits et libertés de la
personne, d'une part.
Maintenant,
la question du malaise avec la hiérarchisation des droits fondamentaux de la
personne, ça revient un peu à la
réponse que j'ai faite à la députée Maltais, c'est le fait qu'il faut faire
attention, c'est-à-dire que ce n'est pas du tout au législateur de venir définir la portée des droits et libertés
fondamentaux. Maintenant, la légitimité du législateur, c'est de venir définir le modèle à l'intérieur
duquel les décideurs vont interpréter la portée des droits fondamentaux, et ça,
c'est la légitimité du législateur, et de
vouloir fonder un modèle qui, à mon sens, était, jusqu'à tout récemment,
consensuel, c'est-à-dire l'interculturalisme.
On peut l'appeler autrement, finalement. Si l'interculturalisme ne nous plaît
pas, appelons-le autrement, mais le
modèle québécois de gestion de la différence culturelle et
religieuse, qui serait un modèle médian entre le multiculturalisme et le républicanisme, ça, ça tombe tout à fait dans
la légitimité de l'Assemblée
nationale. Et même la Cour suprême, s'il y a une rupture avec la Charte canadienne, n'aura pas le choix
que d'interpréter les droits fondamentaux de la personne à l'ombre de ce
modèle de gestion de la différence culturelle et religieuse, qui serait le
modèle distinct applicable au Québec. Mais là on tombe vraiment dans les choix politiques,
Jolin-Barrette : Oui. Mais
vous nous dites : C'était le modèle consensuel. Où il y a une brisure,
pour vous? À partir de quand vous
voyez que ça ne devient plus un modèle consensuel? Parce que moi, j'entends les
gens, puis ce que vous dites, c'est
ce que les gens me disent, principalement. Le gouvernement décide de ne pas aller avec le modèle
consensuel. Pour vous, la cassure se fait à quel moment?
M. Lampron
(Louis-Philippe) : Bien,
après la charte des valeurs, non pas à cause de la charte des valeurs, mais
après la charte des valeurs. Essentiellement, on avait un problème au Québec
avec les accommodements religieux et la
neutralité religieuse de l'État. On en a toujours un 10 ans plus tard.
La solution du gouvernement libéral, donc, en 2010, avait été de dire : On ne change rien, le statu quo, et on va
codifier dans une loi les balises actuelles du multiculturalisme. Ensuite, premier effort de se distancier, donc,
puis, à mon avis, on est allé trop loin vers le républicanisme, de se
distancier du multiculturalisme, la
charte des valeurs, où là j'aurais plusieurs choses à dire, mais essentiellement, donc, on a essayé d'aller
trop loin vers le multiculturalisme en important cette disposition-là aveugle à
la différence, qui est venir interdire à
tous les fonctionnaires de porter des symboles culturels et religieux, et on
dirait que ça, ça a campé, ça a divisé le débat, ça a polarisé le débat en deux positions : les tenants du
républicanisme, d'un côté, et les tenants du pluralisme multiculturel, de l'autre côté, et, ce faisant, c'est comme si ce
n'était plus possible de parler d'un modèle médian, qui est à la fois
pluraliste et distinct, qui serait applicable uniquement au Québec.
Et il me
semble que, là, notamment le compromis Bouchard-Taylor serait vraiment
une excellente manière de venir réaffirmer cette possibilité-là de dire,
justement : Il existe au Québec un modèle pluraliste qui est distinct du
multiculturalisme et du républicanisme et qui est fondé sur trois piliers
communs. Voilà.
Le Président (M. Ouellette) : Merci,
Me Louis-Philippe Lampron, professeur titulaire à l'Université Laval, d'être
venu déposer devant la commission.
Je suspends
quelques minutes. Et, Mme Bouchard, vous vous avancez... de la Fédération des commissions scolaires du Québec.
(Suspension de la séance à 12 h 15)
Président (M. Ouellette) :
Nous reprenons nos travaux. Nous recevons maintenant la Fédération des commissions scolaires du
Québec et sa présidente, Mme Josée Bouchard.
Bonjour,
Mme Bouchard. Vous allez nous présenter les gens qui vous accompagnent. Vous
connaissez les us et coutumes de la maison.
Président (M. Ouellette) :
Et vous allez nous présenter les gens qui vous accompagnent. 10 minutes. Par la
suite, il y aura un échange avec Mme la ministre et les porte-parole des
deux oppositions. À vous la parole.
Bouchard (Josée) : Avec plaisir, M. le Président. Mme la ministre,
Mmes, MM. les députés, oui, je suis, donc,
Josée Bouchard, présidente de la Fédération des commissions scolaires du
Québec. Je suis accompagnée, aujourd'hui,
de M. Yvan Gauthier, qui est le directeur général par intérim, et du secrétaire
général de la fédération, Me Alain Guimont.
Alors, depuis
le début des consultations sur le projet de loi n° 62 il y a deux
semaines, tous ont pu constater que les questions entourant la
définition de la neutralité religieuse de l'État et des accommodements
religieux suscitent beaucoup d'intérêt, voire même des
débats. C'est pourquoi le travail que fait cette commission parlementaire est
si important. Les établissements scolaires,
je le rappelle, c'est important, ont pour mission d'instruire, de socialiser et
de qualifier. L'école est plus qu'un
lieu d'apprentissage, c'est un milieu de vie dans lequel l'élève, jeune ou
adulte, apprend les fondements de ce qu'il est convenu d'appeler le
vivre-ensemble. L'école est souvent le premier contact qu'ont les immigrants
avec la société québécoise, autant les jeunes que les adultes, par le biais de
la francisation.
Les diversités religieuses et ethnoculturelles
sont déjà une réalité pour un très grand nombre de commissions scolaires et elles le seront de plus en plus. En
effet, selon les données publiées par l'Institut de la statistique en octobre
dernier, plus de 30 % des bébés
québécois nés en 2015 ont au moins un parent né à l'extérieur du Canada, et
20 % sont issus de deux parents originaires de l'étranger. De plus,
ces données révèlent qu'il ne s'agit plus d'une réalité propre à Montréal.
C'est pourquoi la fédération a toujours contribué à la réflexion et aux travaux
portant sur les questions d'accommodement et de neutralité religieuse de
l'État.
En plus
d'avoir présenté un mémoire à la commission Bouchard-Taylor en 2007, nous avons
participé aux travaux menés par le
comité consultatif sur l'intégration et l'accommodement raisonnable en milieu
scolaire. En suivi au rapport de ce
comité, bien, la fédération a fait
partie d'un groupe d'échange sur la prise en
compte de la diversité culturelle en milieu
scolaire et l'accommodement raisonnable. Les travaux de ce comité, présidé par
le ministère de l'Éducation, avaient permis
d'élaborer un projet de guide de référence sur l'accommodement raisonnable en
milieu scolaire déposé en 2011 afin
de mieux outiller les directions d'établissement. Il n'a pas encore été, à ce jour, mis à la disposition du personnel des commissions
scolaires. Donc, cinq ans plus tard,
nous pensons toujours qu'un tel guide favoriserait une compréhension
commune des principes énoncés dans le projet de loi et sommes tout à fait disposés à poursuivre les travaux déjà entamés.
La fédération
a aussi présenté un mémoire à cette commission en 2010, comme vous le savez,
dans le cadre de la consultation portant sur le projet de loi n° 94,
qui portait principalement sur les demandes d'accommodement raisonnable.
Elle y réaffirmait l'importance de prévoir une définition de la notion d'accommodement
raisonnable, son appui aux principes de la neutralité religieuse de l'État et
de l'égalité entre les femmes et les hommes de même que la règle générale voulant qu'un membre du personnel dans le
secteur public ait le visage découvert lors de la prestation de services.
Toutefois, la fédération demandait que le projet de loi soit modifié
afin d'encadrer la question de l'octroi de congés pour observance des rites religieux dans le but
d'établir un traitement équitable pour l'ensemble des travailleurs québécois. À notre satisfaction, le projet
de loi n° 60 sur la charte des
valeurs répondait à cette dernière demande. Toutefois, lors de la présentation de son mémoire sur ce projet de loi en 2014, la fédération avait exprimé son désaccord avec la restriction relative au port d'un signe religieux, jugeant
qu'elle était inapplicable dans le contexte scolaire. Nous trouvions également inacceptable que les établissements
d'enseignement privés soient totalement exclus de l'application du projet de
loi.
Le mémoire
que nous vous présentons aujourd'hui, en fait, qu'on vous a déposé, est donc en
concordance et en continuité avec tous les travaux menés et les prises
de position exprimées par la fédération depuis 2007.
De manière
générale, la fédération est en accord avec les principes énoncés dans la
majorité des articles du projet
de loi n° 62, mais elle a certaines réserves que je vais vous
expliquer.
La fédération
est favorable aussi au principe de neutralité religieuse de l'État, puisque
les commissions scolaires, avec
les modifications apportées à la Constitution en 1997, ont été
déconfessionnalisées. De nos jours, le consensus social est en faveur du maintien de la neutralité des
structures scolaires. La fédération s'interroge parfois sur la... pas parfois,
mais toutefois, pardon, sur la portée du champ d'application du
chapitre II de ce projet de loi, portant sur les mesures favorisant le
respect de la neutralité religieuse de l'État, car les écoles régies par la Loi
sur l'enseignement privé sont exclues de l'application de celui-ci. Bien qu'étant consciente que ces écoles ne soient pas des organismes publics et qu'elles sont parfois
confessionnelles, il serait paradoxal qu'un État neutre maintienne et finance
un réseau privé exclu de l'application
d'une
partie importante de ce projet de loi. Il est impératif que tous les établissements scolaires du Québec financés en tout ou en
partie à même les fonds publics soient assujettis aux mêmes règles et aux mêmes
obligations, quel que soit
leur statut.
Nous recommandons également qu'en plus des
membres du personnel les personnes occupant des postes d'administrateur sans recevoir de rémunération qui sont présentes dans
les établissements scolaires, comme les membres des conseils
d'établissement et de comité de parents, soient aussi assujetties à
l'application de ce projet de loi.
Concernant l'article 4
du projet de loi, qui stipule qu'un membre du personnel d'un organisme public doit faire preuve de
neutralité religieuse dans l'exercice de ses fonctions, nous souhaitons que ce
principe soit précisé afin d'éviter toute
ambiguïté. Le projet de loi n° 60 imposait un devoir de réserve au personnel d'un
organisme public dans l'expression de ses croyances religieuses, ce avec quoi nous étions en accord. Nous
suggérons que ce devoir de réserve soit inclus dans le devoir de
neutralité religieuse.
La fédération
est d'accord avec le principe inséré à l'article 9
d'assujettir le personnel d'une commission
scolaire à l'obligation d'exercer ses fonctions à visage découvert, puisque
cette exigence est un juste compromis entre la liberté de religion d'un
individu, et le devoir de neutralité, et le caractère laïque de la commission
scolaire. Nous sommes également d'accord avec le principe d'assujettir les
prestataires de services à l'obligation d'avoir le visage découvert. Nous partageons aussi l'orientation de ne prévoir aucune réserve quant au port de signes religieux par un
membre du personnel d'un organisme public. Rappelons que le projet de
loi n° 60 prévoyait des restrictions importantes, et la fédération s'y
était objectée.
Comme nous l'exprimions précédemment, nous
accueillons favorablement l'établissement de balises pour le traitement des demandes d'accommodements religieux tant pour le personnel que les élèves tel que
prévu à la
section III du
chapitre
III et nous souhaitons également que soient encadrées les demandes de congé pour
motif religieux, car, dans un environnement scolaire visant la réussite,
la fédération s'interroge sur les contraintes qu'un accommodement pour motif religieux peut
avoir sur le respect des 180 jours de classe prévus au régime pédagogique. En
effet, l'attribution de ces congés
religieux risque d'avoir des effets sur la présence du personnel enseignant
auprès des élèves et sur la stabilité des
services dispensés aux élèves. Le gouvernement devra donc s'interroger sur l'application de
cette disposition si elle est adoptée dans sa forme actuelle.
terminant, la fédération tient à réitérer le rôle fondamental du réseau des commissions scolaires dans le processus d'intégration des immigrants à la société québécoise et elle réitère
également son appui au projet de loi n° 62. Cependant, il serait important qu'une
fois cette loi adoptée des mécanismes soient prévus afin de présenter et
d'expliquer les principes qui y sont
contenus à la fois aux nouveaux arrivants et au personnel des organismes publics, dont les commissions scolaires,
afin d'en assurer l'application dans le respect des droits de chacun. Nous
espérons que le mémoire que nous avons
déposé contribuera à la réflexion entreprise par la commission, réflexion nécessaire
afin de guider les actions futures des
organismes publics en cette matière, et ce, dans le but
d'atteindre un équilibre entre le maintien et le développement d'une culture d'accueil et les valeurs associées à
l'identité québécoise. Je vous remercie.
Le Président (M.
Ouellette) : Merci, Mme Bouchard. Mme la ministre.
Vallée : Merci beaucoup.
Merci beaucoup, Mme Bouchard, de votre présentation et
d'avoir pris le temps de venir échanger avec nous en commission
parlementaire.
vais débuter avec la fin de votre intervention. Vous demandez que des balises,
des guides puissent être offerts pour
accompagner les commissions scolaires, pour accompagner tous ceux et celles qui
oeuvrent au sein de votre réseau à bien mettre en oeuvre les
dispositions d'une loi qui pourrait éventuellement être adoptée.
a fait référence, à quelques reprises, à un guide qui a été préparé par la commission des droits de la personne et de la jeunesse et qui semble, un, méconnu et,
deux, qui ne semble pas nécessairement répondre à ce besoin spécifique. Je me demandais si votre réseau avait utilisé ou
utilisait ce guide puis, à l'intérieur du guide, quelles seraient, à partir de
ce que vous connaissez, si vous
l'utilisez, les améliorations qui pourraient être apportées afin de bien
répondre aux besoins du milieu scolaire.
Bouchard (Josée) : M. le Président, je suis très heureuse de la
question de la ministre, parce que c'est au coeur, je dirais, des préoccupations de notre réseau, c'est terre à
terre, hein? Lorsqu'il arrive quelque chose, une demande, qu'elle concerne les élèves ou le personnel, on
doit trouver une solution rapidement pour que tout se passe bien. Je vais
vous dire que, de façon générale, ça se
passe assez bien, mais, oui, on a besoin d'un guide. Et le guide auquel fait
référence la ministre, effectivement,
il est peu utilisé, parce qu'il ne concerne pas vraiment... il ne répond pas
vraiment, je dirais, aux demandes
qu'on a, aux demandes qui concernent les élèves, entre autres, et tout ça. Et
c'est pour ça que, dans l'allocution et
dans le mémoire, on fait référence à, en fait, déjà un guide qui a été, donc,
élaboré par le ministère et où Me Guimont siégeait, d'ailleurs, et il connaît très bien toutes les étapes de ces
travaux-là. Et, dans le fond, ce que ça visait... les discussions visaient, dans le fond, à ce qu'on rende le plus
concrètes possible les situations, les problématiques à régler sur le terrain.
Donc, dans ça, en fait, ce à quoi on
s'attend, nous, sur le terrain, ce qui devrait être contenu dans un guide,
donc, c'est de bien identifier, dans
une première étape, les problématiques, de s'assurer qu'on comprenne bien, par
exemple, hein, les demandes qui sont
faites, puis ensuite c'est d'élaborer, en fait, d'avoir tout un processus qui
est décrit puis qui va nous mener, je
dirais, à la décision finale : Est-ce que c'est une demande raisonnable ou
moins raisonnable, est-ce qu'on va la refuser ou non, est-ce qu'on va
accommoder?, tout ça.
Alors, pour l'enseignant, la direction ou, je
dirais, même la... quand on est chez les cadres, donc, la personne qui est en autorité a une décision à prendre, bien, on
a besoin d'être guidé, je dirais,
bien concrètement. Alors, c'est pour ça qu'on trouve important de signaler les travaux qui avaient déjà été
menés dans les dernières années. C'était suite, en fait, au rapport
Bergman Fleury.
Mme Vallée :
Et ces travaux-là vous ont été utiles pour le réseau?
Bouchard (Josée) : Jamais ça
n'a été rendu disponible à notre réseau. Je ne sais pas qu'est-ce qui est
arrivé avec ça. Et bien sûr que ce serait, comme on dit, à Mme la
ministre de valider ça, de vérifier ça.
Vallée : Je
comprends, parce que certaines organisations se sont dotées de certains guides, mais je
comprends que, vous, malgré votre
participation à ces travaux-là, il n'y a pas de guide, à proprement parler, qui
a été élaboré par la fédération ou par certains de vos membres pour
guider ces demandes.
Bouchard (Josée) : Bien, en
fait, tout le monde se régit, là, dans chaque commission scolaire, évidemment avec certaines balises, mais, à l'époque, je vais
vous dire que, quand on était au courant de ces travaux-là, et dont Me Guimont pouvait témoigner même au président, au
conseil général, nous étions en
attente de ce guide-là avec beaucoup d'espoir, dans le fond. Et, en tout
cas, l'espoir est toujours là, l'attente est toujours là.
Mme Vallée :
Vous avez fait une distinction. Vous abordez les devoirs de neutralité
religieuse de la part du personnel sous deux aspects. Vous abordez et vous
suggérez que le devoir de réserve d'un membre du personnel soit inclus, soit
ajouté aux obligations prévues au projet de loi. Tout à l'heure, l'intervenant
qui vous précédait parlait de prosélytisme versus le prosélytisme passif.
Alors, vous demandez la mise en place de ce
devoir de réserve, mais vous ne souhaitez pas par contre que ce devoir de
réserve s'articule jusqu'à l'interdiction de port de signes religieux. C'est
bien ça?
Bouchard (Josée) : Absolument. Je dirais qu'il y a une différence
entre les signes religieux comme tels puis,
je dirais, l'expression même de ses convictions religieuses. En tout cas, nous,
on sépare ça. En tout cas, on avait la question :
Est-ce que vous comprenez que le devoir de réserve est inclus dans la
neutralité? C'est pour ça qu'on s'adresse, dans le fond, à vous pour le préciser, parce que, pour nous, c'était
important que le devoir de réserve soit respecté, évidemment, de la part
de notre personnel. On est avec une clientèle jeune, il ne faut jamais
l'oublier.
Mme Vallée :
Donc, le fait de prévoir l'obligation... En fait, ce que je comprends, c'est
que le libellé de l'article 4, pour vous, ne serait pas suffisamment
fort et n'engloberait pas, à vos yeux, le devoir de réserve.
Mme Bouchard (Josée) : ...comme ça
qu'on le comprenait.
Mme Vallée : Selon votre
interprétation.
Mme Bouchard (Josée) : Oui.
Mme Vallée :
D'accord. Pour ce qui a trait aux demandes d'accommodement, actuellement, vous
les traitez de quelle façon, les
demandes d'accommodement qui vous sont présentées? Est-ce que les critères, les
guides qui sont inclus, qui sont prévus aux articles 10 et suivants sont
des critères avec lesquels vous êtes déjà familiers? Est-ce qu'il y a des éléments qui devraient être portés à notre
attention quant à la façon dont ces critères sont énumérés et expliqués au
projet de loi?
Bouchard (Josée) : Alors, là-dessus, M. le Président, un premier
commentaire. Écoutez, pour qu'on puisse travailler, tout le réseau, avec
quelque chose, en fait, d'uniforme au départ, hein, dans la procédure comme
telle, lorsqu'on veut régler justement une problématique... voilà
pourquoi on demande un guide.
Maintenant,
oui, effectivement, on règle toutes sortes de situations, puis je demanderais à
M. Gauthier, peut-être, de nous donner des exemples de ça.
Le Président (M. Ouellette) : M.
Gauthier.
Gauthier (Yvan) : Oui.
Merci, M. le Président. Effectivement, il n'y a pas de règle, ou de
procédurier, ou quelque chose comme
ça. Présentement, des demandes d'accommodement, effectivement, il y en a dans
le réseau, depuis nombre d'années,
qui se sont réglées, je veux dire, au début, au cas par cas, mais maintenant, à
l'intérieur des établissements, par
les directions, par la commission scolaire, quand ça va jusqu'à la direction,
le respect du régime pédagogique demeure la ligne de front. Comment s'assurer, par rapport à la réussite, par
rapport au régime pédagogique, que ce qui est demandé ne s'y soustrait
pas, comme l'école est laïque, par rapport à l'impact?
Mais des
demandes d'accommodement sont là, sont présentes, qu'on soit en formation
professionnelle, qu'on soit en
formation générale des jeunes, où que ce soit, là. Comme exemples on avait, par
exemple, des reports d'examen en
fonction d'une fête ou... Le réseau va faire en sorte d'accorder ou non, en
fonction de la réalité de l'école, à ce moment-là, et des exigences scolaires qui sont là...
Présentement, on est beaucoup centrés sur le régime pédagogique et son
application, qui sert de balise. Mais
le réseau sent le besoin d'avoir un procédurier, un guide, un guide de
pratiques pour ne serait-ce que la
direction qui reçoit une demande ou une demande qui est acheminée directement à
la commission scolaire, qu'on soit en mesure de baliser le chemin un peu
plus pour faciliter le travail de tout le monde.
Mme Bouchard (Josée) : Et, si vous
permettez...
Mme Bouchard (Josée) : Oui. Merci,
M. le Président. J'ajouterais un exemple concernant le personnel. La présidente
de la CSDM, par exemple, nous disait récemment que, l'an passé, ils ont eu 500
demandes de membre du personnel pour
octroyer des congés de nature religieuse, hein, à caractère religieux. Alors,
là aussi, c'est le souci... Je faisais référence
à ça tout à l'heure dans mon allocution. Quand M. Gauthier dit : Notre
balise, nous autres, là, pour répondre le
plus possible aux besoins, c'est le régime pédagogique, bien, c'est aussi à
l'intérieur du régime pédagogique, c'est les 180 jours de classe à respecter. Et, comme on le sait, notre calendrier
scolaire, oui, est basé sur, hein, nos fêtes religieuses, Noël, Pâques, et tout ça. Mais il reste que ça
crée au départ une problématique d'iniquité entre les membres du personnel,
vous comprenez, quand on est obligé de les
octroyer et que, s'il y en a plusieurs, bien, c'est une question... On a
toujours la préoccupation de la
stabilité du personnel auprès des élèves, et tout ça. Alors, bien concrètement,
là, bien pratiquement, c'est dans ça qu'on navigue.
Une voix : Mme la ministre.
Mme Vallée :
Je trouve ça intéressant, parce qu'on nous disait hier qu'il y avait très peu
de demandes d'accommodement pour
motif religieux et que c'était, somme toute, marginal. Je comprends que ces
demandes-là ne sont pas toujours
portées à l'attention de la Commission des droits, elles se règlent bien
souvent à l'interne. Donc, simplement pour la commission scolaire de
Montréal, on parle de 500 demandes?
Bouchard (Josée) : ...
Vallée : Est-ce que vous avez recensé à l'intérieur de votre
réseau le nombre de demandes, en tout et partout, qui sont présentées?
Bouchard (Josée) : M. le Président, j'aurais beaucoup aimé répondre à
cette question-là, mais la fédération ne
fait pas ce type de recensement là. Mais ce dont on peut témoigner... parce que
quand même, moi, à parler, bon, avec les présidents, et tout ça, ce que
je peux dire, c'est qu'à tous les endroits où on se retrouve chaque fois devant
une problématique tout est déployé pour
effectivement faire en sorte qu'on puisse régler ça rapidement. Comme je le
dis, on a toujours le souci de faire en sorte que l'élève aussi fonctionne,
hein, dans un contexte le plus serein possible, là. On a toujours ces valeurs-là, nous autres, derrière
chaque décision qu'on porte, puis c'est la même chose lorsqu'on s'adresse
au personnel.
Le Président (M.
Ouellette) : Mme la ministre.
Mme Vallée : Puis ces 500 demandes — et j'entendais l'écho du président — touchent uniquement les membres du
personnel, alors on n'est pas non...
Mme Bouchard
(Josée) : ...ce n'étaient pas les élèves.
Vallée : C'est ça, là. À ça s'ajoutent les demandes qui ont pu
être présentées par des élèves, par leurs parents. Donc, pour vous,
l'encadrement ou la mise en place de balises, je comprends que c'est utile pour
votre réseau.
Bouchard (Josée) : Bien, comme je vous disais, on y a travaillé,
forcément. Il a fallu le faire parce que les situations se présentaient.
Je le rappelle, comme le disait M. Gauthier, notre balise, aussi, principale,
c'est le régime pédagogique. On a une
obligation, on a une responsabilité, on a des comptes à rendre aussi, comme
commissions scolaires. Alors, c'est ça. Mais effectivement c'est pour ça
qu'on demande à ce que les choses soient plus balisées.
Puis
on est en accord avec les principes qui sont vraiment évoqués, donc, dans le
projet de loi, mais on dit que, bien, peut-être
qu'en parallèle à ça un guide serait vraiment très utile dans, comme on dit, la
gestion quotidienne des
problématiques.
Le Président (M.
Ouellette) : 1 min 30 s.
Vallée : J'étais pour
vous demander : Actuellement, comment vous conciliez ces demandes et votre
calendrier scolaire? Comment arrivez-vous à trouver cette solution,
cette voie de compromis?
Mme Bouchard
(Josée) : Je vais demander à M. Gauthier de répondre.
Le Président (M.
Ouellette) : Oui. M. Gauthier, pour la dernière minute.
M. Gauthier (Yvan) : Merci, M. le Président. Excusez-moi. En ce qui concerne les élèves,
c'est vraiment à la pièce, en lien avec les enseignants. Et je vous dirais qu'au fil des années il y a
des attitudes qui ont été faites, ne serait-ce que, si on remonte dans le temps, dans la demande pour...
des locaux pour la prière, par
exemple, qui ont été demandés. Je
prends ça comme exemple.
Bien,
souvent, les établissements, avec le conseil étudiant, avec la direction,
mettent à la disposition des élèves d'une école un local pour le soin des
élèves, mais pour toutes sortes de manifestations et de besoins. Donc, on a
répondu par rapport à la tenue vestimentaire aussi. Avec les codes de
vie, l'application et, évidemment, la jurisprudence, les choses se sont adaptées, comme tel. Donc, en ce
qui concerne les activités mêmes dans l'établissement, je vous dirais que nos directions et le personnel de commission scolaire, en support... et ça va être réglé vraiment du cas par cas, mais
avec l'expérience des années précédentes que c'est fait. Par contre,
avec le personnel, avec les conventions collectives, qui ne sont pas obligatoirement arrimées avec les besoins de certains
milieux, il peut y avoir une problématique dans l'offre même de services. Si on avait trop de personnel...
Il y a un point critique de personnel dans un établissement qui, s'ils
demandent des congés... ça peut avoir directement un impact sur le service
offert aux élèves, en bout de piste, sur la réussite,
parce que les 180 jours, si ce n'est pas de l'enseignement... Et je ne dis pas
que la suppléance fait en sorte que c'est...
on a quand même une présence d'adultes, on a des choses, mais elle n'est pas du
même niveau en termes d'apprentissage
et de suivi avec les élèves. Et on sait que le suivi avec les élèves dans le
quotidien a aussi une importance sur la réussite.
Donc,
à ce niveau-là, oui, le travail sur ce qui avait déjà été amorcé en comité avec
le ministère serait à poursuivre pour aider le réseau, là, oui.
Le Président (M.
Ouellette) : Puisque c'était une question conjointe, je vous ai laissé
finir votre réponse. Mme la députée de Taschereau.
Mme Maltais : Oui. Merci, M. le Président. Bonjour, Mme
la présidente, Mme Bouchard. Bonjour, MM. Gauthier, Guimont. Oui, effectivement, j'avais la même
question que la ministre. J'avais été éveillée par votre commentaire sur
les 180 jours de classe prévus au régime pédagogique, alors, effectivement,
j'avais un peu la même interrogation.
Je vais aborder aussi quelques autres
sujets que la ministre a abordés, mais un l'a été très peu : la
référence au droit à l'égalité entre
les hommes et les femmes. Vous en parlez en page 13 de votre mémoire. Vous
dites bien : «...il semble important de réaffirmer de façon particulière que le
respect de l'égalité hommes-femmes est une valeur qui ne fait plus l'objet de débat au Québec et qui doit être
respectée en toutes circonstances.»
Ce sont des mots forts. On a des débats de juristes ici qui viennent
nous dire : Bon, tu ne peux pas hiérarchiser un droit. Mais, dans la vraie
vie, on sait qu'on a beaucoup de difficultés, au Québec, quand l'égalité entre
les hommes et les femmes n'est pas respectée. Vous dites : «... doit être
respectée en toutes circonstances.»
Est-ce
que vous avez des exemples où vous sentez que ce droit à l'égalité est touché?
Qu'est-ce qui fait que vous avez
écrit, particulièrement, cette phrase-là? Et la sous-question qu'il va y avoir
derrière, c'est : Comment on pourrait amender le projet de loi? Où
est-ce qu'on pourrait inscrire cette valeur si importante?
Bouchard (Josée) : M. le Président, d'abord, c'est une valeur que
porte notre réseau, hein, je dirais que ça fait
partie de nos valeurs,
l'égalité entre les hommes et les femmes.
Puis,
comme on dit, sur le terrain, le premier exemple qui me vient en tête, c'est
évidemment la fameuse situation où on
a, dans un établissement scolaire, du personnel féminin, juste du féminin... ou
une direction féminine puis avec l'enseignante qui ont à régler une situation par rapport à un élève et où, par
exemple, le père, guidé par évidemment les principes de sa religion, bien, refuse de rencontrer du personnel
féminin. Alors, ça, je dirais que c'est un type de situation, là, qu'on a vécu sur le terrain et où on a finalement réussi à
régler ça en négociant avec d'autres personnes qui peuvent éventuellement
remplacer... qui peuvent être, oui, un
membre du personnel masculin, parce qu'on veut accommoder, parce qu'on veut
régler mais parce qu'il n'y a rien, dans la
loi, qui nous dit le contraire non plus. Mais aussi ça peut aller jusqu'à, je
vais vous dire, une direction qui
peut contacter l'imam aussi de la communauté, puis passer par l'imam qui va
parler aussi au père de famille puis qui va peut-être dénouer la
situation. On vit des choses comme ça.
Maintenant, pour l'autre
partie de la question, M.
le Président, concernant, là, l'amendement possible, je demanderais à notre juriste de la fédération peut-être de
proposer quelque chose s'il a une proposition, si vous le permettez, bien sûr.
Le Président
(M. Merlini) : Tout à fait. Allez-y, Me Guimont.
M. Guimont
(Alain) : Écoutez, sans faire un débat de juristes — l'intervenant
qui nous a précédés avait des connaissances
que je n'ai pas, connaissances approfondies en matière constitutionnelle — en ce qui nous concerne, à la fédération et le réseau scolaire, le projet de loi
est un pas dans la bonne direction en ce sens que l'article 10 du projet
de loi consacre le principe qu'un
accommodement doit se faire dans le respect de l'égalité entre les hommes et
les femmes. Et, pour nous, c'est un pas dans la bonne direction. Alors,
je le répète, sans faire un débat de juristes, pour nous...
Mme Maltais :
Est-ce que, pour vous, cela vous éviterait d'avoir à remplacer du personnel
féminin? Est-ce que vous considérez
que la direction d'école qui lit ça se sentirait autorisée à dire aux
parents : Écoutez, la personne qui connaît le mieux votre enfant, c'est la professeure, et c'est elle que vous
devez rencontrer? Est-ce que ça pourrait dégager ça, la façon dont c'est
libellé, à votre avis, là, quand les gens vont lire ça?
Mme Bouchard
(Josée) : M. le Président, je vais demander, peut-être, à
M. Gauthier de répondre à la question.
Le Président
(M. Merlini) : M. Gauthier.
M. Gauthier (Yvan) : Merci, M. le Président. Oui, Mme Maltais.
Effectivement, dans un établissement, les personnes les plus proches par rapport aux apprentissages
d'un enfant, bien, c'est le personnel de l'établissement, c'est l'enseignante,
c'est la direction d'établissement, qui peut
être une directrice, effectivement, ou... vice-versa, et par rapport à toutes
sortes de situations. Et, qu'on soit
une femme ou un homme dans un établissement, on a un statut d'enseignant ou de
direction, on porte le même statut,
on a une convention semblable. Est-ce qu'on peut le traiter aussi? Assurément,
si c'est possible dans
l'établissement, si d'autres personnes connaissent l'enfant. Mais jusqu'où on
va aller par rapport à ce besoin-là de... Si on priorise l'enfant, si on priorise sa réussite, on va être le plus
près de lui et on va utiliser les gens qui ont les compétences reconnues
et dans un sens d'égalité entre elles aussi.
Mme Maltais :
Donc, pour vous, ce n'est pas encore clair que vous pourriez vous asseoir sur
cette loi pour dire : Non, non, non, il faut que vous rencontriez
le parent, quitte à passer par l'imam. Je n'ai rien contre, là, de passer par quelqu'un pour essayer de convaincre le parent.
Ça, je comprends, là. Mais, pour vous, ce n'est pas assez clair pour donner
une assise solide, pour dire : Non, non, pour le bien de l'enfant, il faut
que ce soient l'enseignant et l'enseignante qui rencontrent le parent.
Mme Bouchard
(Josée) : M. le Président, en fait, ce que dit essentiellement notre
mémoire, c'est que, sur les principes
qui sont évoqués, en fait, défendus dans ce projet de loi là, on est tout à
fait en accord, mais qu'il y a effectivement des zones où on n'est pas capables de répondre concrètement à qu'est-ce
que... bien, qu'est-ce que ça pourrait donner sur le terrain. C'est
vraiment le centre, je pense, de notre message, oui.
Mme Maltais :
Je comprends. Parfait. Bien, je vois bien la difficulté de dire oui ou non. Je
ne voulais pas vous coincer, c'est
plus parce que c'est justement le genre de choses où peut-être on... le genre
d'article qu'on peut peut-être améliorer pour donner de la force à ce
débat sur l'égalité hommes-femmes.
Vous avez parlé du devoir de réserve.
Effectivement, dans le projet de loi n° 60, on faisait une différence avec
le projet de loi n° 62, qu'on a aujourd'hui. Dans le projet de loi
n° 62, qu'on a aujourd'hui, on dit : «Un membre du personnel d'un organisme public doit faire preuve
de neutralité religieuse dans l'exercice de ses fonctions.» C'est tel quel
que le projet de loi qu'il y avait à
l'époque, ce qu'on a appelé la charte des valeurs. Mais ensuite, maintenant,
aujourd'hui, on dit : «...doit veiller à ne pas favoriser ni défavoriser
une personne en raison de l'appartenance ou non de cette dernière à une religion.» Pour moi, c'est un peu... et pour
du monde qui sont venus nous dire : C'est un peu l'explication de
qu'est-ce qu'une neutralité religieuse. Mais vous ajoutez quelque chose,
vous dites qu'on devrait revenir peut-être... je dis «peut-être» parce que ce n'est peut-être pas ce que vous avez voulu
dire, je veux dire, là, mais on devrait revenir à l'article 4, qui disait : Un membre du personnel d'un
organisme public doit faire preuve de réserve en ce qui a trait à l'expression
de ses croyances religieuses dans l'exercice
des ses fonctions, devoir de réserve, preuve de réserve n'étant pas un avis
sur soit une religion soit un vêtement, mais bien sur une attitude. C'est bien
ce que je comprends.
Mme Bouchard
(Josée) : Oui, une attitude, une croyance. Prenons un enseignant qui
commenterait, je ne sais pas,
l'histoire, je ne sais pas, de... une
partie d'histoire d'un pays ou même de notre pays mais à la lumière, lui, du regard,
je dirais, de... il porterait un regard là-dessus
à travers ses commentaires mais basé sur, évidemment, sa propre histoire
ou ses propres croyances. Évidemment
que ça serait inacceptable. En fait, profitons d'un projet de loi pour bien baliser les choses,
hein, pour prévenir plutôt que guérir, avoir des problématiques qui pourraient
arriver par la suite. C'est vraiment
dans cet esprit-là qu'on évoquait ça.
Maltais :
Donc, ça pourrait vous aider à gérer les situations que vous vivez actuellement...
Mme Bouchard
(Josée) : Oui, gérer ou...
Maltais :
...de demandes d'accommodement ou de compréhension mutuelle des cultures.
Bouchard (Josée) : Absolument.
Et, M. le Président, dans le fond, ce n'est peut-être
pas juste gérer, mais aussi, dans le fond, bien expliquer au départ. Parce
qu'on disait : Ce serait
important qu'on prévoie aussi qu'à l'arrivée, par exemple, d'immigrants, et
tout ça, de... bien, c'est ça, de nouveaux membres du personnel, qu'on puisse
bien expliquer, à la lumière évidemment
de ce qui est contenu dans ce projet
de loi là, mais à la lumière du
respect, comme on dit, des droits de chacun... Bien, c'est une occasion,
avant même qu'il se passe quelque chose, qu'on puisse expliquer comment ça
fonctionne ici, tout simplement.
Président (M. Merlini) : Ça
termine ce bloc d'échange avec l'opposition
officielle. On passe maintenant
au deuxième groupe d'opposition. Et, M. le député de Borduas, pour votre
temps d'échange avec nos invités.
M. Jolin-Barrette : Merci, M. le Président. Mme Bouchard, M. Gauthier,
Me Guimont, bonjour. Merci pour votre contribution aux travaux de la commission. Je
vous remercie, parce que
vous nous livrez concrètement ce qui se passe directement sur le terrain,
les enseignants, les directions d'école qui vivent au jour le jour ces réalités-là, des réalités de conjuguer la religion avec le programme éducatif. Puis la mission, dans le fond, que vous avez, puis que les enseignants ont, puis que les directions d'école ont, c'est la réussite éducative
des enfants. Puis c'est la priorité. Puis le collègue de la ministre
dit : Nous, notre priorité, c'est la réussite éducative, on ne veut plus
aller jouer dans l'organisation des commissions
scolaires, tout ça, on est passé à la réussite éducative. C'est un choix gouvernemental, puis on appuie le fait qu'il
y ait une réussite éducative.
Ceci étant dit, ce que vous avez dit, Mme Bouchard, tout à l'heure, moi, ça me
choque profondément lorsqu'on dit qu'actuellement il y a des individus qui
refusent de parler avec l'enseignante ou avec la directrice d'école par rapport
à leur enfant, par rapport à la réussite
éducative de leur enfant. Puis on se retrouve dans cette situation-là, parce
que, puis, je pense, vous l'avez bien dit, on n'a pas de balise... ou on ne
supporte pas les commissions scolaires ou on ne supporte pas les établissements d'enseignement, on ne supporte
pas les enseignants. Et, tout à l'heure, vous avez dit : Bien, on aimerait
ça avoir des balises claires dans
l'application, mais surtout d'avoir une règle qui va faire en sorte que
l'égalité entre les hommes puis les femmes, ça va être élevé au rang de
principe non négociable.
Puis
là, je termine mon préambule puis j'arrive avec ma question, vous dites en
conclusion de votre mémoire, à la
page 15 : «Cependant, il serait important que cette loi, une fois adoptée,
soit présentée et expliquée aux nouveaux arrivants et aux futurs
immigrants afin d'en assurer l'application, dans le respect des droits de
chacun.»
Donc,
pour y arriver, à cet objectif-là, on devrait bonifier la législation puis
mettre plus de balises notamment sur la hiérarchisation des droits?
Bouchard (Josée) : M. le Président, en fait, je pense qu'effectivement
on a été assez clair, on a besoin le plus
possible d'un guide qui détermine des balises, qui détermine, je dirais, aussi...
bien, qui, par des exemples aussi... Il n'y a rien de mieux que des
exemples concrets, on le voit aujourd'hui, pour bien illustrer une situation.
Mais de là l'importance d'effectivement se
donner des balises maintenant, de toujours être respectueux des chartes aussi,
évidemment, parce que les chartes
nous guident aussi. On est conscient de ça. Elles font jurisprudence aussi dans
notre réseau. Pensons juste, en fait, au cas du kirpan, où,
effectivement, on a trouvé l'accommodement final.
Mais il reste que, comme je le disais tout à
l'heure, cette étape préalable, effectivement, en fait, de faire en sorte que les gens, quand ils arrivent,
s'intègrent en connaissance de cause puis qu'ils soient informés, je pense que
c'est une démarche tout à fait louable. Dans une démocratie comme la
nôtre, bien, elle est tout à fait souhaitable.
M. Jolin-Barrette : Mais supposons qu'on prend la grille d'analyse
uniquement, là, pour le personnel enseignant puis le personnel administratif, on ne touche pas aux enfants, aux
élèves. Tantôt, on parlait du calendrier scolaire. Présentement, il y a
des iniquités entre les individus. Vous avez dit tout à l'heure : On a un
calendrier où on fête Noël, Pâques, tout ça, calendrier peut-être religieux. Moi, je vous dirais, maintenant,
moi, je le considère comme un calendrier patrimonial, si on pouvait reprendre... puis, dans le fond, je ne pense pas que les gens le voient comme les fêtes religieuses,
mais plutôt : Ça fait des années que c'est comme ça, puis c'est
comme ça, puis c'est l'organisation de la société.
Mais
là on se retrouve dans une situation où il y a iniquité. Est-ce qu'on ne devrait pas dire, comme société : Bien, le calendrier
scolaire, c'est ça, et c'est le mode d'organisation que la société québécoise a
choisi...
Mme Bouchard
(Josée) : M. le Président...
Jolin-Barrette : ...dans le cadre de viser l'objectif de la réussite
éducative pour la stabilité des enfants?
Bouchard (Josée) : Oui. Il y a
une qui est certaine, M. le Président, écoutez, si la présidente de la CSDM ou, encore une fois, le président de Laval, même,
où on a vraiment de plus en plus aussi d'immigrants, et le
personnel, évidemment, par la force des choses... cette situation-là,
là, du 180 jours respecté puis de répondre, finalement, positivement
effectivement à des demandes de congé pour, par
exemple, la question
du ramadan, ça crée des tensions, je dirais, une iniquité, donc, chez le personnel comme tel, alors qu'on a des conventions collectives à respecter, et tout ça, puis un régime pédagogique. Je sais que ça, ça embête vraiment,
donc, les dirigeants des commissions
scolaires. Puis ça, c'est une chose
qu'il faudrait qui soit réglée éventuellement.
qu'on ne comprend pas — je
me permets ce commentaire-là — c'est
que, écoutez, au Maghreb, en Tunisie, au Maroc... M. Gauthier a travaillé trois ans au Maroc. On me rapportait
que c'est une obligation, pendant le ramadan, d'aller travailler, tu sais, tu ne peux pas demander un
congé, ce serait quasiment toute la population qui demanderait un congé. Mais c'est pour vous dire : Pourquoi on a,
dans le fond, à vivre ça mais surtout à créer une iniquité? C'est ça qui nous
préoccupe. Ce n'est pas la contestation des
fêtes religieuses, que ce soit... pas juste chez la communauté maghrébine, mais
aussi, par exemple, chez les
communautés asiatiques, par exemple, qui ont d'autres jours, aussi, religieux où ils
fêtent...
Le Président (M.
Merlini) : Mme Bouchard, je dois vous interrompre, malheureusement.
Mme Bouchard
(Josée) : Malheureusement.
Président (M. Merlini) : M.
Gauthier, Me Guimont et Mme Bouchard, représentant la Fédération des commissions scolaires du Québec, merci pour votre contribution aux
travaux de la Commission des institutions et au projet de loi
n° 62.
commission suspend ses travaux jusqu'à 15 heures, où nous poursuivrons
notre mandat. Bon appétit à tous.
(Suspension de la séance à
12 h 58)
Le Président (M.
Merlini) : Alors, à l'ordre, s'il vous plaît! La Commission des
institutions reprend ses travaux. Je demande donc à toutes les personnes dans
la salle de bien vouloir éteindre la sonnerie de leurs appareils électroniques.
Nous
poursuivons cet après-midi les consultations
particulières et auditions publiques
sur le projet de loi n° 62, Loi
favorisant le respect de la neutralité religieuse de l'État et visant notamment
à encadrer les demandes d'accommodements religieux dans certains organismes. Nous entendrons cet après-midi les organismes suivants : l'Association canadienne des
avocats musulmans, l'Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité
et l'Association féminine d'éducation et d'action sociale.
M. le secrétaire, y
a-t-il des remplacements?
Le Secrétaire :
Non, M. le Président, il n'y a pas de nouveau remplacement.
Président (M. Merlini) : Il n'y en a
pas. Alors, excellent. Alors, nous poursuivons. Je souhaite donc la bienvenue
à l'Association canadienne des avocats musulmans, Me Coline Bellefleur. C'est
bien ça?
Mme Bellefleur
(Coline) : Oui.
Président (M. Merlini) :
Alors, bienvenue à la Commission des
institutions. Vous connaissez un peu
nos us et coutumes. Vous avez 10
minutes pour faire votre présentation. Elle se suivra ensuite d'un échange avec
la ministre et les porte-parole des deux partis d'opposition.
La parole est à vous, Me Bellefleur.
Mme Bellefleur
(Coline) : Bonjour, M. le Président, Mme la ministre, Mmes et MM. les
parlementaires. L'Association canadienne des avocats musulmans vous remercie de lui
permettre de vous présenter ses commentaires relatifs au projet de loi n° 62. Je
vais rapidement la présenter.
Fondée en
1998, l'Association canadienne des avocats musulmans, l'ACAM, est un organisme
national à but non lucratif basé à
Toronto qui regroupe des avocates et avocats musulmans de toutes les provinces
ainsi que des notaires, étudiants et
professeurs oeuvrant dans tous les domaines de droit. L'ACAM compte, à l'heure actuelle, plus de 300 membres, avec des sections provinciales en Ontario
et au Québec, cette dernière
section ayant été créée en 2014.
La mission de
l'ACAM se concentre autour de quatre axes principaux : premièrement, participer à la construction d'un
réseau professionnel entre les avocats canadiens musulmans ainsi qu'entre les avocats canadiens
musulmans et les membres d'autres
organismes juridiques; deuxièmement, l'ACAM offre de l'information juridique à ses
membres ainsi qu'aux communautés
canadiennes juridiques... aux
communautés canadiennes, pardon, en général sur divers sujets de droit dans le cadre de son engagement pour une
justice plus accessible; troisièmement, elle propose un soutien professionnel
aux étudiants en droit et aux avocats juniors; quatrièmement, l'ACAM oeuvre
pour la défense des droits touchant les communautés
musulmanes et la société canadienne en général. À cet égard, l'ACAM intervient
devant la Cour suprême du Canada.
Elle participe également activement aux débats entourant les questions du
respect des droits de la personne et
la mise en place de législations et politiques publiques en matière de sécurité
nationale. L'ACAM a ainsi déposé des mémoires et témoigné devant des
comités parlementaires et sénatoriaux chargés d'analyser des questions de
sécurité nationale, de droits de la personne et de libertés civiles à de
nombreuses occasions depuis 2001.
Je suis
devant vous aujourd'hui en tant que présidente de la
section du Québec. Mon nom
est Coline Bellefleur. Je suis
avocate, membre du Barreau du Québec, détentrice d'une maîtrise en droit de la
personne avec une spécialisation en
droit des minorités de l'Institut des hautes études européennes de Strasbourg.
Je pratique personnellement le droit à Montréal,
et plus précisément en litige civil, en droit de la famille et en droit de
l'immigration. Je suis également régulièrement amenée à conseiller des
clients sur des questions de discrimination.
Je passe à
présent aux commentaires de l'ACAM sur le projet de loi. L'ACAM soutient l'introduction
du concept de neutralité religieuse
de l'État dans le corpus législatif québécois tel que défini par la Cour
suprême dans la décision Mouvement
laïque québécois contre Saguenay, pour rappel, même si vous l'avez déjà entendu
plusieurs fois en commission, une
neutralité de l'État qui serait assurée lorsque celui-ci ne favorise ni ne
défavorise aucune conviction religieuse. Et, selon cette même définition, la Cour suprême a également précisé qu'un
espace public neutre ne signifie pas l'homogénéisation
des acteurs privés qui s'y trouvent, la neutralité étant celle des institutions
et de l'État, non celle des individus, ce à quoi nous adhérons
pleinement.
Bien que
l'ACAM reconnaisse le fait que le projet de loi ne vise pas à empêcher le port
de signes religieux dans l'espace
public en général, nous sommes cependant d'avis que ce projet de loi représente
à plusieurs égards une mauvaise application
du principe de neutralité religieuse, à la lumière de la définition du concept
que nous venons de citer. Nous y reviendrons.
De manière plus spécifique, et ce, sans
nécessairement reprendre l'intégralité de notre mémoire, l'ACAM est préoccupée par l'étendue apportée par l'article 7
du projet de loi, qui vise à étendre le devoir de neutralité religieuse à des
organismes et personnes traditionnellement
exclus d'un tel devoir. Le projet de loi tente ainsi d'assujettir des
organismes privés au devoir de neutralité religieuse propre à l'État et
à ses institutions, ce que nous n'appuyons pas. Par ailleurs, l'ACAM note que cet assujettissement ne serait
qu'optionnel, soumis à la discrétion de l'organisme public concerné, selon
des balises inconnues et non définies. Or,
le devoir de neutralité religieuse, s'il doit être appliqué pour préserver la
neutralité religieuse de l'État, ne peut être optionnel. L'inclusion
d'un choix possible à cet égard est, selon nous, révélatrice de l'incohérence
conceptuelle de l'article 7.
En ce qui
concerne l'article 9 du projet de loi, l'ACAM souligne que la mesure proposée
constitue en elle-même une possible violation de l'obligation de neutralité
religieuse de l'État, puisqu'une telle mesure visera, dans les faits,
certaines communautés religieuses en particulier et aura pour effet que l'État
s'immisce dans la régulation du mode vestimentaire de certaines femmes
musulmanes, pour ne pas les nommer, laissant ainsi ouverte la possibilité qu'un
organisme public défavorise une personne en
raison de son appartenance à une religion. De manière générale, nous sommes
inquiets du glissement juridique proposé par
le législateur à l'article 9 du projet de loi et nous sommes d'avis qu'une
telle façon de procéder pourrait être inconstitutionnelle au regard du
droit canadien notamment en considérant l'absence d'objectifs urgents et réels. L'ACAM s'inquiète également des
débordements que l'inversion d'un droit et de son exception est susceptible d'entraîner sur le terrain en
termes d'atteinte illégale aux droits fondamentaux des personnes concernées.
Quant au
dernier alinéa de l'article 9, il constitue une tentative de codifier un
accommodement spécifique et pour l'avenir,
alors qu'un accommodement est, par essence, une question factuelle unique à
analyser selon un ensemble de circonstances
et un contexte qui ne peuvent être discernés ou connus à l'avance. La
possibilité d'accommoder vient par ailleurs
apporter une conception nouvelle de la notion d'accommodement à cet article,
qui semble ici être vue comme une
faveur et non comme un droit. Étant donné que le droit actuel permet déjà de répondre
adéquatement aux situations qui
pourraient être problématiques en termes de sécurité, d'identification et de
respect des droits d'autrui face au sentiment d'obligation religieuse d'une personne de se couvrir le visage, l'ACAM
estime qu'il n'y a pas lieu de légiférer sur cette question.
En ce qui concerne plus précisément la
section
sur les accommodements religieux, l'ACAM est, de manière générale, en désaccord avec la proposition
d'encadrer les demandes d'accommodements religieux selon des principes distincts des demandes d'accommodement qui
seraient faites sur la base d'autres motifs de discrimination, créant ainsi
une dichotomie dans l'application du droit à
égalité. L'ACAM est par ailleurs d'avis que le présent projet de loi a pour
effet d'introduire un flou dans des concepts
déjà bien établis par la jurisprudence et de dénaturer la notion
d'accommodement qui
prévaut depuis de nombreuses années et qui a été élaborée par nos tribunaux
afin de pallier certaines inégalités. Nous rappelons à cet égard que le concept même d'accommodement découle
directement des articles des chartes qui garantissent le droit à
l'égalité. L'accommodement raisonnable est un droit, non une faveur ou un
privilège.
L'ACAM
est d'avis que les paragraphes 2° et 3° de l'article 10 du projet de loi vont à
l'encontre du droit à l'égalité en
conditionnant la demande d'accommodement au respect du droit à l'égalité entre
les hommes et les femmes, ce qui a pour
effet de créer une hiérarchie des droits fondamentaux individuels contre laquelle
les tribunaux et la doctrine se sont positionnés
à plusieurs reprises. Quant au troisième paragraphe de l'article 10, soit
le fait que le membre du personnel doive
s'assurer que l'accommodement religieux demandé ne compromet pas le principe de
la neutralité religieuse de l'État, l'ACAM
s'inquiète de voir ici le concept d'accommodement raisonnable présenté comme
pouvant entrer en conflit avec la neutralité religieuse de l'État. Or,
un accommodement pour motif religieux considéré comme raisonnable selon les critères déjà existants est en soi une mesure
d'égalité qui doit par ailleurs être prise en fonction de la croyance sincère
d'un individu, et non de sa validité. Dans
les circonstances, nous ne voyons pas l'utilité d'ajouter le critère de la
neutralité religieuse de l'État dans
l'analyse d'une demande d'accommodement, car, sans rien apporter d'utile, cet
ajout pourrait, au contraire, causer
des incompréhensions pour les gestionnaires chargés de prendre des décisions,
et entraînant des effets préjudiciables importants pour les droits des
personnes concernées.
Au sujet de l'article
11, nous constatons que plusieurs éléments indiqués dans l'article reprennent
ceux de la jurisprudence, mais nous nous
inquiétons de voir apparaître la notion d'équité au regard des autres membres
du personnel comme condition d'octroi
d'un accommodement en milieu de travail et nous nous interrogeons sur
l'intention du législateur à ce
sujet. Soumettre une mesure d'équité, l'accommodement, au concept d'équité
lui-même représente, en effet, un paradoxe susceptible d'engendrer des
conséquences indésirables.
Pour
terminer, je tiens à mentionner que nous sommes sensibles aux difficultés
d'application ressenties sur le terrain et exprimées par certains acteurs. Pour l'ACAM, cependant, ces
difficultés ne sont pas liées à des lacunes qui seraient inhérentes aux critères applicables, mais plutôt à
un manque de connaissances et de formation quant à ces critères et à leur
possible traduction concrète en pratique. En ce sens, nous sommes favorables à
l'élaboration de guides additionnels, si cela peut aider, de la mise en place de services-conseils additionnels, etc. — nous
pourrons y revenir dans la discussion — tout en rappelant, cependant, et c'est un point extrêmement important sur lequel
nous insistons, que la clé du succès de la mise en place d'accommodements respectueux des droits de tous se situe dans
le dialogue et le respect et non dans l'application d'une formule rigide
toute faite, encore moins dans la confrontation.
collaboration de toutes les parties en cause à la recherche d'une solution est
essentielle, et pas seulement celle de
la personne qui demande un accommodement, mais également celle de la personne
qui va devoir l'analyser, contrairement à ce que le projet de loi semble
présenter en mentionnant l'obligation de collaboration pour la personne qui
demande l'accommodement uniquement. Je vous remercie pour votre attention.
Le Président (M.
Ouellette) : Merci, Me Bellefleur. Mme la ministre.
Mme Vallée :
Merci, Me Bellefleur. Merci de votre présentation. C'est vraiment
fascinant de constater, dans le contexte — et, le commentaire, je le fais suite à votre
présentation, mais c'est aussi suite à plus d'une semaine de consultation, une semaine et demie de consultation — c'est vraiment fascinant de constater à quel
point il existe des différences d'interprétation du projet de loi selon
les intervenants qui se présentent devant nous.
Pour
certains, le projet de loi est trop frileux, ne va pas suffisamment loin,
n'encadre pas suffisamment certains éléments
et, pour d'autres groupes, il va trop loin. Et c'est certain que, pour le
gouvernement, ce n'est pas toujours simple d'arriver à faire ces arbitrages-là entre ce que différents groupes
demandent, mais je pense qu'en fait on a présenté le projet de loi
n° 62 comme étant, on l'espérait, un équilibre entre toutes ces demandes.
Vous,
vous mentionnez qu'il y a potentiellement dans le projet de loi ou, à vos yeux,
une forme de hiérarchisation des
droits. D'autres l'ont également mentionné. Notamment, la commission des droits
de la personne et de la jeunesse, hier, a fait part de cette lecture du
projet de loi là. Par contre, pour nous, et comme pour d'autres, il n'y a pas
de hiérarchisation des droits, c'est un projet
de loi qui respecte des principes qui, à l'intérieur de notre société, je
crois, font consensus, c'est-à-dire,
dans un premier temps, l'égalité entre les hommes et les femmes. Ce matin, on a
avait une discussion intéressante,
par contre, sur la valeur de l'égalité, parce que cette égalité-là, pour
certains, devait s'étendre non seulement à l'égalité hommes-femmes, mais
l'égalité de l'individu en tant que tout, donc la diversité sexuelle y était
également incluse. Puis j'ai trouvé
intéressante cette approche de Me Lampron, qui, tout comme vous, est un
expert des droits individuels, des libertés individuelles et des droits et
libertés. Alors, c'est vraiment fascinant de constater à quel point des
juristes qui ont une formation commune vont interpréter ce projet de loi.
vous craignez qu'il y ait, dans le projet de loi, une forme de hiérarchisation
des droits. Je vous réfère au préambule de la charte québécoise. Je vous réfère
aux articles de la Charte canadienne qui font référence au principe d'égalité
entre les hommes et les femmes,
c'est-à-dire qu'il s'agit, dans notre société, d'un principe de base sur lequel
on s'entend.
Malgré toutes les
différences qu'on peut avoir en cette Assemblée, malgré toutes les perceptions
que nous pouvons avoir ou notre vision
de la société, je pense qu'il y a un point commun qui vient nous unir, du
moins, c'est cette importance de n'accorder à l'égalité hommes-femmes aucune modification, aucun amendement, aucun
accommodement, dans ce sens que l'égalité hommes-femmes est un principe
de base et on ne devrait pas y porter atteinte d'aucune façon.
J'aimerais
vous entendre sur cette question-là, parce que c'est très important. Vous avez
fait des représentations. Vous avez présenté un mémoire qui aborde des
questions très importantes également. D'autres personnes l'ont vu autrement. Donc, j'aimerais vous entendre
là-dessus, sur la place ou l'importance accordées à l'égalité hommes-femmes
et à l'égalité entre les individus.
Mme Bellefleur (Coline) : Parfait. N'ayant pas écouté la présentation de
Me Lampron, puisqu'elle a eu lieu ce matin, je vais m'abstenir de
commenter précisément sur ses commentaires, sur ce qu'il a pu vous transmettre.
ce qui concerne la présence de l'égalité hommes-femmes dans le préambule, ce
que l'ACAM est en train de dire, ce
n'est absolument pas que c'est un droit qui n'a aucune pertinence, qui n'a
aucune valeur. Ce qu'on dit, c'est que tous
les droits ont une importance équivalente. L'égalité hommes-femmes, dans ses
interactions avec les mesures proposées dans le projet de loi, sera soit
un droit concurrent, éventuellement, si on parle d'une discrimination fondée
sur le sexe peut-être versus sur la liberté
de religion, ou un objectif légitime qui vous permettrait d'aller porter
atteinte à d'autres droits, de
limiter certains autres droits. C'est tout à fait correct de limiter des droits
en considération d'autres droits dans certaines circonstances. C'est exactement ça que la jurisprudence et le droit
canadien reconnaissent. Le problème, c'est lorsque l'on détermine à l'avance et pour toutes sortes de
situations qu'un droit aura toujours primauté sur l'autre droit. Et c'est
ce qui se passe ici si on soumet les demandes d'accommodement raisonnable à cet
élément-là.
Maintenant,
dans des circonstances spécifiques, lorsqu'on aura à analyser des demandes
d'accommodement qui pourraient, par
exemple, porter atteinte à la dignité d'une personne, vous parliez... Alors,
j'extrapole un petit peu, parce que
je ne sais pas ce qu'a dit Me Lampron, mais vous parliez de la question des
homosexuels. Si une personne, en invoquant son droit à liberté de
religion, refuse de se faire servir par un une personne homosexuelle, par
exemple, il se pourrait fortement que ça ne
soit pas... il pourrait être quasiment certain même que ça ne soit pas un
accommodement qui puisse être
accordé. Pourquoi? Parce qu'en face on a une atteinte à la dignité de la
personne. On a une balance inconvénient pour la société et vis-à-vis des droits individuels qui sera trop grande.
C'est vraiment une question de cas par cas. Et, quand on s'oppose à la question de l'égalité
hommes-femmes comme une mesure qui viendrait supplanter toutes les autres,
c'est parce qu'il n'est pas possible
de dire à l'avance que ça sera la solution la plus juste et la plus équitable
dans toutes les situations.
Donc,
oui pour l'égalité hommes-femmes comme un droit reconnu qui pourra venir
limiter certains autres droits dans
certains cas, oui pour l'égalité hommes-femmes comme un objectif légitime qui
vous permet de prendre des mesures législatives
qui viennent raisonnablement porter atteinte à ce droit, mais là il faudra
encore passer les autres critères du test de constitutionnalité, et, selon nous, le bât blesse à ce niveau-là
également, mais non pour décréter qu'un droit est plus important ou plus
fort que les autres.
Mme Vallée :
Pour la question de la prestation de services, de la réception de services à
visage découvert, nous avons reçu, la
semaine dernière, la fédération des établissements privés. Et la fédération
regroupe un peu plus de 190
établissements d'enseignement privés — certains sont laïques, d'autres sont
religieux — et nous
disait que même les établissements de
confession musulmane membres de la fédération prônaient déjà, au sein de leurs
établissements, auprès des membres de
leurs personnels puis de leurs élèves, cette obligation d'être à visage
découvert lors de la prestation et de la réception de services.
Est-ce
que vous étiez au fait de cette position de la fédération et des membres de la
fédération? Parce qu'il semble... puis
je me suis exprimée sur cette question-là un petit peu plus tôt ce matin, mais
la prestation de services à visage découvert, pour nous, dans une société libre et démocratique, c'est important.
Comme un collègue dirait, c'est important de se connaître pour se reconnaître, c'est important d'échanger,
de communiquer pour assurer un vivre-ensemble, pour assurer, au sein de la société, une saine cohésion. Est-ce que ce
n'est pas important justement de pouvoir assurer, au sein de la société, une
communication, un échange entre les
différents intervenants qui permettra de s'identifier, d'échanger, de
communiquer entre nous? Est-ce que ce n'est pas un élément important
dans une société comme la société québécoise?
dans un autre ordre, les établissements d'enseignement, les centres de la petite enfance nous
disaient : Pour nous, il est essentiel d'avoir la prestation de
services à visage découvert, puisque la communication, surtout avec les tout-petits, la communication non verbale, elle
passe beaucoup par l'expression du visage, elle se passe beaucoup
par le sourire, le regard, et donc
c'est une
partie essentielle même de l'enseignement, de l'accompagnement d'un jeune à travers
son apprentissage.
Le Président (M.
Ouellette) : ...Bellefleur.
Mme Bellefleur (Coline) : Concernant la première question, sur le fait que,
selon la fédération des établissements privés,
il y a des règlements qui impliquent que la prestation doit être faite à visage
découvert, je ne sais pas si ça s'applique en totalité pour tous les établissements
musulmans.
J'ai
effectivement également écouté la prestation de la fédération. Je
comprends que ce type d'élément ou de déclaration vous rassure quant à la position et au climat politiques
par rapport aux mesures que vous prenez. D'un point de vue juridique, le fait qu'il y ait une mesure comme ça, qui par
ailleurs n'a jamais été contestée, cette mesure pourrait être déclarée inconstitutionnelle, peut-être,
si quelqu'un décidait de la contester... contraire aux chartes. Excusez-moi.
Si on a un consensus de la majorité,
qui décide que, oui, c'est correct d'exiger le visage découvert, cela ne veut
pas dire que ça respecte les droits fondamentaux.
On pourra toujours avoir un consensus de la majorité pour ce qui concerne une minorité.
On pourra toujours avoir un consensus de la majorité pour des
éléments, des personnes qui pourraient être concernés dans l'avenir. Ce n'est
pas un critère. Ce n'est pas suffisant
pour permettre à une mesure législative de remplir le test constitutionnel.
C'est en ce sens que tous les
arguments qui entourent la question du consensus sont un petit peu dérangeants, pour nous, parce qu'au-delà du
consensus qu'il pourrait y avoir entre certaines personnes cela n'a pas
d'impact sur la constitutionnalité d'une mesure. Et ce qui importe, au-delà
du consensus, c'est la préservation des droits fondamentaux des personnes concernées, qui, en l'occurrence, sont tellement
peu nombreuses, voire inexistantes, pour certains cas, qu'il est important
que les droits et les chartes protègent ces droits-là.
Mme Vallée :
Également, dans votre mémoire, vous indiquez que, par l'encadrement des
demandes d'accommodements religieux,
le projet de loi vient introduire un flou dans des concepts qui sont déjà
établis par la jurisprudence.
J'aimerais
vous entendre, parce qu'on a entendu également de la part des groupes que cet
encadrement-là, ces balises-là étaient importants pour les
gestionnaires, pour ceux et celles qui recevaient, au quotidien, des demandes d'accommodement, parce que, et on l'a entendu, nos
enseignants, nos gestionnaires ne sont pas des juristes, ils ne sont pas
familiers avec les décisions de la Cour suprême, avec les décisions des
tribunaux des droits de la personne. Nos gestionnaires
ont besoin de repères, et, à défaut de repères, bien, c'est ce qui amène
éventuellement une judiciarisation des
dossiers où on a pu trouver ce terrain d'entente, ce juste équilibre entre la
demande qui est formulée et la réalité vécue par l'employeur ou par le gestionnaire. Donc, j'aimerais que vous
précisiez cette question du flou, puisque, pour bien des organismes, il
est nécessaire de venir donner ces grandes lignes directrices et donner des
guides.
D'ailleurs, pas plus
tard qu'en septembre dernier, je pense, c'était la présidente de la commission
scolaire de Montréal qui disait : Nous
attendons, nous avons besoin de guides, nous avons besoin de directives,
puisqu'il est difficile pour les
gestionnaires de répondre aux demandes qui nous sont formulées. Et puis ce
matin on apprenait que la commission scolaire avait reçu, dans la
dernière année, de la part de ses employés plus de 500 demandes qui ont été
traitées.
ne dit pas qu'il s'agissait de 500 demandes problématiques, mais il y a quand
même un volume important de demandes,
et, pour certains, la mise en place de lignes directrices est très importante
pour éviter des malentendus, pour éviter des interprétations erronées et
éviter des judiciarisations qui ne sont pas nécessaires.
Mme Bellefleur
(Coline) : Alors, sur le fait d'introduire des critères et des
balises, ce n'est pas ça qui pose problème.
Si le législateur décide de codifier des critères qui existaient
dans la jurisprudence, c'est son droit le plus strict. Notre souci, c'est que le législateur ajoute des nouveaux critères et change, de ce fait, la structure même
du raisonnement qui sous-tend les accommodements. Ça, c'est le premier
point.
Maintenant,
concernant les manques de repères, je voudrais premièrement souligner que plusieurs
groupes ne se sont pas présentés en commission parlementaire pour ce projet
de loi là, alors qu'ils avaient déjà eu l'occasion
de se prononcer sur des dispositions
similaires et notamment dénoncé qu'ils n'avaient pas vraiment
de problème de demande d'accommodement.
La commission
scolaire anglophone
est également venue vous dire qu'elle n'avait pas de problème
concernant les demandes d'accommodement qui pouvaient lui être faites.
Donc, à nuancer simplement par rapport aux soucis que ça pourrait entraîner sur
le terrain.
Ceci étant dit, je n'ai aucune raison de remettre en question ce que disent d'autres
gestionnaires et d'autres représentants, mon point étant que la question
qui pose problème ici, c'est le manque de connaissances et le manque de
formation des accommodements. Lorsque j'entends des représentants venir ici
dire qu'il faudrait s'assurer qu'une demande
d'accommodement se fasse à coût zéro, qu'elle se fasse sans
compromis aucun de l'employeur, lorsque j'entends des représentants d'organisme venir dire ici qu'il faudrait des
balises pour permettre de déterminer la validité de telle ou telle croyance en fonction d'une religion, le message que ça
m'envoie, c'est qu'il y a un problème de compréhension du concept même de l'accommodement. Donc, le mot
d'ordre et la solution, c'est la formation, le soutien, le conseil, la mise en
place de services d'aide pour ces personnes.
Et également,
concernant la notion même d'accommodement, je voudrais souligner que plusieurs
organismes laissent transparaître un
désaccord avec le mécanisme d'accommodement tel qu'il existe aujourd'hui.
Alors, il y a aussi une différence à
faire entre : Je ne comprends pas ou j'ai du mal, de bonne foi, à
appliquer ces accommodements, parce que
je suis mis en face de situations délicates, et je ne suis pas d'accord avec
les critères des accommodements qui existent, ils m'irritent, et je n'ai
pas vraiment, au fond de moi, envie de les appliquer ou de faire un effort pour
les appliquer. Deux cas de figure différents
qui seront résolus, l'un et l'autre, par les questions de sensibilisation et de
formation des acteurs sur le terrain.
Concernant
le risque de judiciarisation, la Commission des droits de la personne a un
service-conseil, et puis j'ai consulté
le rapport d'activité 2015‑2016. Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion d'en
parler avec la commission elle-même. Le
service-conseil a reçu, entre le 1er avril 2015 et le 31 mars 2016, 20 demandes
pour des questions d'accommodements religieux,
qui concernent 22 % des demandes d'accommodement au total, donc très peu
tant en nombre qu'en termes de pourcentage. Et puis, en ce qui concerne les
plaintes pour motif de religion, on a 3 % des plaintes totales qui
concernent cet élément, incluant
là-dedans les demandes d'accommodement. Dans le milieu du travail, on est rendu
à 2 % des plaintes. Que ce
soient les demandes de conseil qui sont faites au service-conseil ou les
plaintes en tant que telles, il y a une baisse constante depuis 2013,
une baisse constante depuis 2013.
Alors,
au-delà des impressions, des sentiments que l'on a, qui peuvent être exaltés
par un certain contexte, je pense qu'il
est toujours très important de revenir aux faits, revenir aux chiffres, ne pas
nier les difficultés qui peuvent avoir lieu pour certains points et aussi garder en tête que l'accommodement
raisonnable, ce n'est pas une formule toute faite, ce n'est pas quelque chose qu'on pourra régler avec
une check-list, si vous permettez l'expression, et avoir une solution toute
faite. On parle de droits fondamentaux, on
parle de questions sensibles. Donc, oui, il faut s'asseoir, il faut prendre le
temps de réfléchir, il faut prendre
le temps de consulter, si nécessaire, pour prendre une bonne décision. Je ne
dis pas que ce sont toutes des décisions rapides à prendre ou
extrêmement faciles à prendre, mais ce que je dis, c'est que nous avons les éléments, nous avons les outils, et il nous manque
juste d'ajouter la connaissance, la formation et la collaboration de tout le
monde pour que le système actuel fonctionne mieux.
Le Président (M.
Ouellette) : Merci. Mme la députée de Taschereau.
Maltais : ...M. le Président. Bonjour, Me Bellefleur.
Bienvenue. Je pense que vous étiez venue au projet de loi n° 59.
C'est vous, hein? C'est ça, oui. Bienvenue.
Je lisais
votre mémoire et j'étais un peu perplexe. Je vais vous dire pourquoi. Puis je
suis sûre que vous allez pouvoir mieux
me l'expliquer. Vous êtes d'accord avec le principe de la neutralité
religieuse. Vous le dites d'ailleurs en conclusion : On est d'accord avec l'introduction de la
neutralité religieuse. Mais je regarde les articles avec lesquels vous êtes d'accord et ceux avec lesquels vous n'êtes pas d'accord, vous nous mettez en
garde, et j'ai l'impression qu'on accueille la neutralité religieuse de l'État et le devoir des
fonctionnaires d'être neutres mais qu'ensuite, quand on fait la mise en
opération du service à visage
découvert — accommodement
religieux, patrimoine culturel — vous
êtes contre. C'est comme si le principe allait exister mais que, l'opération, la mise en oeuvre de cela, vous
êtes contre. C'est parce que ça ne
marche... à mon avis. J'ai un peu de difficultés à concilier ça.
Bellefleur (Coline) : Alors,
au fait, ma question de réflexion, évidemment, vous n'êtes pas obligée d'y répondre : Quel est le lien entre le fait
d'interdire à un fonctionnaire de se couvrir le visage et la neutralité
religieuse? Quel est le lien réel,
au-delà du rapprochement thématique «on parle de religion ici, on parle de
religion ici»? Ce qui importe, c'est
que le fonctionnaire ne favorise pas ou ne défavorise pas une personne
lorsqu'elle rend un service. Le fait d'avoir un élément qui identifie une personne à une religion ne dit rien sur les
opinions de cette personne, ne dit rien sur ses positions qu'elle pourrait avoir vis-à-vis du service
qu'elle rend... ou qui pourrait influencer son système de valeurs ou
l'interaction qu'elle aurait avec le public. En ce sens, c'est déjà un
problème.
Concernant
l'article 9, nous disons que ça va contre l'obligation de neutralité religieuse
de l'État, parce que, même si on ne
mentionne pas, à cet article, une religion en particulier, dans les faits,
cette mesure vise spécifiquement et uniquement une certaine religion...
un certain membre de cette religion, disons, à l'intérieur.
Maltais : ...d'autres personnes qui sont intervenues, qui sont venues,
avoir le même commentaire. Toutefois, je
le dis sincèrement comme je l'ai dit aux autres personnes, c'est assez
difficile de comprendre qu'un fonctionnaire de l'État ne donne pas un
service à visage découvert.
Ceci dit, là,
c'est assez difficile à comprendre. Nous, même, l'exception, on ne la voit pas
là. Quant aux services demandés, on