Health and Social Services — 23 October 2014 (41st Legislature, 1st Session)
CSSS 2014-10-23
Quebec — Committees
Il y a quelques
années, l'Alberta a adopté une gouvernance centrale, mais a dû y mettre fin quelques
années plus tard à cause des problèmes de cafouillage que ça avait amené, et on
voulait, à ce moment-là, remplacer les agences qui ressemblaient à nos
agences qu'on a ici actuellement. Et on avait fait ça certainement dans une
bonne cause, en vue d'améliorer l'efficacité et l'efficience du réseau. Mais on
a dû faire volte-face assez rapidement parce que cette centralisation a été vite jugée inefficace et surtout déconnectée des
réalités locales et des besoins de la population et des professionnels sur le terrain. En effet, le
gouvernement albertain a rompu avec un modèle qui est passablement similaire
à celui qui est préconisé dans le projet de
loi n° 10. Cette rupture a été rendue nécessaire en raison des problèmes
multiples vécus par les
établissements dispensateurs de services, dont une forte démobilisation des
équipes de soins sur le terrain.
projet de loi n° 10 modifie de façon significative la gouvernance du
réseau de la santé et des services sociaux. Celui-ci passera d'un système de gestion de trois à deux paliers,
notamment par l'abolition des agences régionales et la création d'un seul établissement par région, que
nous appellerons des centres intégrés de santé et de services sociaux, les
CISSS.
Nous
craignons que la mise en place des CISSS se traduise non pas par une diminution
de la bureaucratie, mais bien par un déplacement de la bureaucratie vers
le haut, en transférant au ministère les responsabilités des agences régionales,
accordant ainsi de nouveaux pouvoirs au ministre. Notons, par exemple, le
pouvoir de prescrire les règles relatives à
la structure organisationnelle des établissements régionaux et le pouvoir de
faire enquête sur les pratiques des établissements,
le pouvoir de modifier ou d'établir des corridors de services et aussi
l'immense pouvoir de nommer des membres
de conseils d'administration des CISSS ainsi que les présidents-directeurs
généraux et leurs adjoints. La taille des
nouvelles structures régionales nous inquiète tout aussi, du moins pour
certaines régions. Il nous apparaît inconcevable qu'un seul conseil
d'administration administre tous les points de service d'une région aussi vaste
que la Montérégie.
parlons aussi des centres suprarégionaux. L'Association médicale du Québec
s'interroge sur la logique de la création
de centres suprarégionaux prévue dans le projet de loi. Nous saluons le fait
que le gouvernement reconnaisse dans son projet de loi la mission
suprarégionale du CHUM, du CUSM, du CHU Sainte-Justine et de l'Institut de
cardiologie. Pourquoi ce même raisonnement n'est-il pas aussi valable et
appliqué pour le CHU de Sherbrooke et le CHU
de Québec? La taille du territoire desservi par ces deux établissements leur
confère amplement le statut de centres suprarégionaux.
De quelle façon les CISSS, auxquels ils seront intégrés, selon le plan prévu au
projet de loi, pourront-ils gérer ces deux mégastructures tout en
continuant à desservir adéquatement les autres centres de soins?
L'intégration
des deux CHU au CISSS de leurs régions respectives défie toute logique
organisationnelle, mais surtout
clinique et académique. Le gouvernement doit reconnaître le statut des centres
suprarégionaux du CHUS et du CHUQ, au
même
titre que ceux de Montréal. Ces deux centres doivent conserver leurs
conseils d'administration distincts afin de préserver leur mission
propre de centres de soins ultraspécialisés voués à l'enseignement, à la
recherche et à l'évolution technologique.
En somme, nous
recommandons au gouvernement de revoir le découpage des régions en évitant de
s'en tenir strictement aux territoires actuels des régions sociosanitaires.
L'exercice a été possible pour la région de Montréal, pourquoi ne le serait-il pas d'autres régions? Pourquoi passer de 182
établissements à 28? Pourquoi pas 35 ou 40? Nous croyons que, tout en poursuivant le désir fort légitime d'alléger les
structures du réseau, le gouvernement est allé trop loin. En médecine, on dit que l'intention est bonne,
mais, quand la dose est trop forte, elle peut devenir toxique, et je crois que
c'est ce que nous vivons actuellement.
Enfin,
en guise de conclusion, deux brefs commentaires. Nous sommes très déçus de
constater que les efforts de rationalisation
semblent exclure tout l'appareil ministériel. Un simple coup d'oeil à
l'organigramme du ministère, sur le site
Internet, donne une idée de l'ampleur
importante de l'appareil administratif,
auquel on ne touche pas. Encore une fois,
les pouvoirs conférés au ministre sont tels qu'il y a un sérieux risque de voir
la bureaucratie régionale remplacée par une bureaucratie centrale
chargée d'assumer les responsabilités des agences abolies.
Enfin,
nous sommes conscients des impératifs budgétaires qui guident l'action gouvernementale,
mais cette réforme livrera-t-elle les
gains attendus? Les économies attendues, de l'ordre de 220 millions de
dollars par année, annoncées par le
ministre ne pourront être réalisées qu'à moyen terme en raison des conditions
de protection d'emploi consenties aux cadres et aux professionnels du
réseau. Si elles sont effectives au rendez-vous, ces économies seront-elles
significativement induites par les investissements qui devront être réalisés
pour assurer la transition administrative nécessaire?
il y a d'autres moyens de générer des économies. L'Association médicale du
Québec a rendu public en août dernier
un plan d'action en vue de contrer les effets pervers du surdiagnostic, du
surtraitement et de la surmédicalisation. Nous attendons toujours un
signe...
Le Président (M.
Tanguay) : Je vous inviterais à conclure, s'il vous plaît.
M. Marcoux (Laurent) : J'ai terminé, M. le Président. Nous attendons
toujours un signe de leadership de la part du ministère pour s'attaquer
à ce fléau. Merci, M. le Président.
Président (M. Tanguay) : On m'indique que le ministre vous accordait
également... Aviez-vous réellement terminé? Le ministre, sur son temps...
M. Marcoux
(Laurent) : J'ai terminé, vraiment. Oui, j'ai terminé.
Président (M. Tanguay) : Bon, parfait. Alors, je vous remercie
beaucoup. S'enchaîne immédiatement, donc, une période d'échange avec le
ministre pour un bloc de 22 minutes, et je lui cède immédiatement la parole.
Barrette : Merci, M. le Président. Dr Marcoux, M. Laberge, merci
d'être venus. C'est vraiment un échange que je vais espérer le plus fructueux possible. Alors, je vais faire une
intervention la moins longue possible, mais je vais quand même l'introduire en faisant un ou deux
commentaires sur la présentation que vous avez faite, dont je vous remercie
pour la pertinence, ainsi que le mémoire.
À date,
évidemment, les gens, dans ces audiences-ci, là, ont fait certains commentaires
qui se recoupent, et je vais juste
essentiellement, là... pas corriger, là, mais simplement donner quelques
précisions sur l'optique du projet de loi n° 10, qui, j'en
conviens, de la manière qu'il est écrit, peut être interprété différemment.
Le projet de
loi vise essentiellement... Et je vais vouloir vous entendre là-dessus, puis
suivez-moi bien où je veux aller, là,
vous allez comprendre sans aucun problème. Ce que l'on vise, c'est de faire en
sorte que la relation entre le... On passe de trois paliers à deux
paliers, là. Et on passe d'un palier direct, on part du gouvernement à
directement une organisation régionale. Et on vise à ce que la relation soit
une relation non pas centralisatrice, mais, au contraire, régionalisée.
Mais — et c'est là-dessus que je
vais vouloir vous entendre — le
gouvernement, à quelque part, doit avoir la responsabilité
de donner des orientations, à moins que vous trouviez, et que ce soit ça, votre
opinion, que le gouvernement n'ait plus aucun rôle en termes
d'orientation à donner. Alors, nous, on vise à ce que le gouvernement soit le
donneur d'ouvrage, si vous me passez
l'expression — mais qui
est bien connue dans le milieu — et que l'autorité qui est maintenant...
qui a sous sa responsabilité un certain nombre d'établissements et un certain
nombre de services ait la responsabilité d'intégrer tout ça.
Et, dans
cette optique-là — bien,
c'est la question que je vous pose — est-ce que vous trouvez que le gouvernement
ne devrait pas jouer ce rôle-là, auquel cas,
ça veut dire qu'on a 18 régions, donc 18 systèmes de santé différents et
indépendants les uns des autres? Si on est d'accord sur le fait que le
gouvernement soit un donneur d'orientation, un donneur d'ouvrage, en quelque
part le gouvernement a aussi une certaine
responsabilité de surveillance. Et, quand on dit «surveillance», il faut quand même qu'il y ait un pouvoir d'intervention
utilisé aussi parcimonieusement que possible, et ce pouvoir-là doit
exister, il droit être écrit à quelque part dans la loi. Donc, ce que l'on
vise, nous, c'est une relation quotidienne d'orientation exécutée sur le
terrain et, donc, de l'imputabilité.
Et là je fais un pont avec la philosophie que
vous mettez sur la table depuis maintenant plus d'un an avec l'Association médicale canadienne, qui est celle de
Choosing Wisely, là, qui est celle de faire le bon choix, la pertinence
des examens, la sécurité, et ainsi de suite. Ça, ça demande une culture
organisationnelle, c'est une culture d'entreprise.
Et, pour avoir une culture d'entreprise, bien il faut être une entreprise.
Alors, ne trouvez-vous pas que le fait d'aller
dans la direction où on veut aller, ça ne favorise pas... — vous comprenez la double négation, là — que ça va dans le sens où vous
voudriez que ça aille?
Et je vais
enrober le tout en essayant de puiser
dans votre expérience. Parce que vous, à l'Association médicale du Québec
et, donc, du Canada, vous avez toujours été à l'affût de ce qui se passait à
l'extérieur en termes de grands ensembles et
de modes opérationnels. Et d'ailleurs vous avez, dans le passé, organisé des
missions et des visites, auxquelles j'ai
moi-même participé, où on est allés, par
exemple, voir comment fonctionnait un
grand groupe comme Cleveland Clinic, Cleveland
Clinic qui est un ensemble qui gère, à
toutes fins pratiques, un État, qui
est l'Ohio et qui est 6 millions d'habitants ou de clients, si vous
préférez, et dans laquelle on intègre tout, de la première ligne jusqu'au
sommet des sommets, qui est
évidemment Cleveland Clinic comme telle, avec toutes sortes de règles, toutes
sortes de paramètres. Et c'est quand même
une organisation où l'intégration se fait. Si je vous dis, moi, qu'à partir du
moment où on écrit le projet de loi n° 10 et on s'en va dans une direction qui ressemble à ça
et à la lecture des commentaires que je viens de vous faire, ne trouvez-vous
pas que ce qui est sur la table a des bénéfices pour la population?
M. Marcoux (Laurent) : Merci, M. le
ministre. Je vois dans votre intervention trois questions, mais je vais commencer par la dernière : Est-ce qu'on voit
dans le projet de loi n° 10 un modèle d'intégration qui ressemblerait au
modèle Cleveland? Le modèle Cleveland...
Barrette : Pardon. Je vous informe simplement que la finalité de ce
que l'on veut faire, c'est cet ordre-là. Et là moi, ce que j'aurais été intéressé à entendre de vous, c'est votre
opinion sur ça, dans la mesure où le projet de loi n° 10, comme je vous le dis, là, sa finalité est de faire
ça : une relation directe entre le milieu et le gouvernement qui a la responsabilité
de donner des orientations, mais une intégration dans la région qui est dans
l'esprit et la manière des Kaiser Permanente et Cleveland Clinic de ce monde.
M. Marcoux (Laurent) : Dans les
Kaiser Permanente et dans les Cleveland Clinic, les décisions cliniques se prennent à la base. Il y a, dans ces
organisations-là, une liberté des professionnels en accord avec la population.
C'est bien certain que les grandes
orientations gouverneme