Institutions — 6 February 2020 (42nd Legislature, 1st Session)
CI 2020-02-06
Quebec — Committees
Mais, soudainement, le printemps dernier, des
«spin doctors» surgis des officines gouvernementales ont susurré à l'oreille des journalistes que
le seul engagement pris par la CAQ était de déposer un projet de loi. Comme ça se produit
fréquemment en politique — je l'ai vécu comme correspondant
parlementaire — ces
conseillers en communications, passés
maîtres dans l'art de manipuler l'opinion publique, avaient vraisemblablement
comme mandat de faire accepter par la population le changement de cap que le
premier ministre s'apprêtait à effectuer, le nouveau mode de scrutin ne serait
pas en vigueur pour les élections de 2022. Je me demande bien pourquoi un
gouvernement qui se targue de respecter tous ses engagements fait exception sur
un sujet aussi vital pour notre démocratie que la réforme du mode de scrutin.
volte-face semblable s'est produite dans le cas du référendum. Encore là,
l'entente de 2018 était claire, durant la campagne électorale, M. Legault
avait écarté l'idée d'un référendum. Le 26 février dernier, Mme la ministre,
vous avez aussi affirmé qu'il n'y aurait pas de référendum et vous avez
dit : «...nous ne croyons pas, à ce stade-ci, que le référendum est la
façon de consulter la population.» Mais le 4 juin, lors d'un caucus de votre
parti où plusieurs députés ont manifesté leur opposition, tout a basculé.
Pourtant, encore à la mi-mai, le premier ministre avait réitéré son intention
de ne pas tenir de référendum, mais, suite à la tenue du caucus, il a commencé
à tergiverser jusqu'à ce qu'il fasse l'annonce finale lors du dépôt du projet
de loi à la fin de septembre.
Dans l'histoire du Québec, on n'a pourtant pas
senti la nécessité de tenir de référendum lors de la nationalisation de
l'hydroélectricité ni lors de l'adoption de la charte française ainsi que la
Charte des droits et libertés, non plus que pour déconfessionnaliser les
écoles, non plus que pour implanter l'assistance médicale à mourir et,
dernièrement, non plus pour l'adoption de la
Loi sur la laïcité de l'État. Dans
le cas du dossier de la réforme du mode de scrutin, sept consultations
parlementaires ou paragouvernementales ont transmis le même message de
changement depuis 1970. De tous ces processus, il est résulté six rapports
officiels, incluant celui de 2007 du Directeur général des élections, tous
concluent à la nécessité de remplacer le mode de scrutin actuel. Que veut-on de
plus?
Dans ce contexte, tenir un référendum ne répondrait pas à une volonté
démocratique. Il s'agirait, au contraire, d'une tactique dilatoire pour
mettre des bâtons dans les roues d'une réforme visant à refléter fidèlement la
volonté populaire à l'Assemblée nationale. À
noter que rares sont les pays qui ont tenu des référendums pour changer leur
mode de scrutin. D'ailleurs, on ne peut demander aux électeurs de se prononcer
dans l'abstrait sur un mode de scrutin qu'ils n'ont jamais essayé. Pour avoir
un vote éclairé, il faudrait, comme en Nouvelle-Zélande, tenir un référendum
de confirmation après quelques élections avec le nouveau mode de scrutin. Les électeurs pourraient alors choisir en toute connaissance de cause.
De surcroît, le gouvernement veut tenir le référendum en même temps que les prochaines élections générales. Un tel geste équivaudrait à noyer la réforme dans le débat
électoral. Cette manoeuvre risquerait aussi de détourner les élections de leur objectif
fondamental, qui est de porter un jugement sur le bilan du gouvernement. Une campagne où plusieurs enjeux se chevauchent ne serait certes pas une consultation du genre, d'autant plus que les règles référendaires proposées par le gouvernement, le 5 décembre dernier, favorisent le statu quo et risquent de créer un
embrouillamini. Mais, si le gouvernement tient mordicus à tenir un référendum,
qu'il le fasse avant les élections, dans l'année qui suivra l'adoption du
projet de loi.
Le projet de loi n° 39 réduit les distorsions produites par le mode de
scrutin actuel, mais de façon insuffisante. C'est ce qu'établit une évaluation
faite en fonction du critère développé pour mesurer le degré de
disproportionnalité de tous les modes de scrutin existants, soit l'indice mis
au point par le politicologue Michael Gallagher.
Avec le mode de scrutin actuel, le majoritaire
uninominal à un tour, le Québec a, depuis toujours, un niveau moyen de
distorsion très élevé, près de 18. Cela en fait une des démocraties
représentatives des moins performantes sur le plan de l'équité démocratique.
Or, le projet de loi n° 39 ne corrigerait que partiellement cette anomalie
démocratique en permettant de baisser l'indice à 9,9, selon la simulation gouvernementale, d'autres disent à 11. Le Québec aurait ainsi le taux de distorsion le plus élevé
parmi les États dotés d'un scrutin de type proportionnel. Par comparaison, ce
taux est de 2,8 % en Nouvelle-Zélande.
Quelles sont les modalités du projet de loi n° 39 qui causeraient cette piètre performance?
D'abord, une méthode de compensation
régionale plutôt que nationale, qui rendrait impossible la chance d'une grande
proportionnalité. Deuxièmement, la
création de 17 régions électorales plutôt que 14 ou neuf, comme recommandé
dans le rapport du DGE de 2007. Une région électorale ne compterait même pas de
député de compensation, quatre n'en compteraient que deux et six, seulement
trois. Les électeurs des régions peu populeuses ne seraient pas traités
équitablement, puisque leurs votes auraient moins de poids que ceux des
habitants des grands centres, créant ainsi une proportionnelle à deux vitesses
et deux classes d'électeurs. Le poids
politique des régions périphériques — ça, c'est important — serait aussi affecté, puisqu'elles auraient
moins de leviers... le système de représentation parlementaire. Au minimum, on
devrait garantir deux sièges de compensation par région. Cet objectif
pourrait être atteint de deux façons : soit réduire le nombre de régions à
14 si le nombre de députés est maintenu à 125, soit augmenter le nombre de
députés à 129 si l'on conserve 17 régions.
C'est à l'article 156 du projet de loi que se
trouve un des éléments qui fait augmenter le plus l'indice de distorsion. Il
s'agit, en quelque sorte, d'une prime au vainqueur qui n'existe dans aucun
autre système compensatoire. La particularité de cette méthode est de ne pas tenir compte, pour la distribution des
sièges complémentaires, de la totalité mais seulement de la moitié des sièges remportés par les partis vainqueurs au
niveau des circonscriptions locales. Cette formule...
Le Président (M. Bachand) : M. Cliche, je vais vous demander de
conclure, parce qu'on a déjà dépassé le temps, s'il vous plaît. Merci.
M. Cliche
(Paul) : Oui, je fais seulement une phrase. Cette formule,
qui semble sortie d'un chapeau de magicien, permettrait à un gouvernement de
former gouvernement majoritaire avec seulement 40 % des votes.
Maintenant,
j'ai d'autres sujets que je n'ai pas le temps de traiter, comme la parité
hommes-femmes, la double candidature,
la stabilité gouvernementale, la qualité du service des députés. Si jamais vous voulez me poser des questions
là-dessus, ça me fera plaisir de vous répondre.
Le Président (M.
Bachand) : Exactement. Merci, M. Cliche. Mme la ministre, pour
cinq minutes.
Mme LeBel : Merci, M. le Président. Donc, je vais faire un
usage judicieux de mon temps. Merci, M. Cliche, d'être présent. Désolée
d'avoir à compresser cette conversation, mais je dois vous dire que, pour ce
qui est de vos recommandations concernant les modalités particulières du projet
de loi, elles sont bien étoffées dans votre mémoire, elles sont bien comprises.
Vous faites
12 recommandations, une dizaine qui sont particulièrement sur... à
titre
d'exemple, le seuil, la double candidature, la méthode de calcul, le nombre de
sièges, le nombre de régions. Donc, je veux juste vous rassurer, on en a pris
connaissance. Et je comprends également que, dans vos recommandations, ce qui
motive les choix et les recommandations que vous faites, c'est de mettre de
l'avant l'objectif principal, c'est-à-dire d'obtenir une plus grande
proportionnalité.
Parfait.
Donc, j'aurai l'occasion de le réitérer, mais j'ai des choix à faire,
naturellement, envers certains principes, mais je ne me trompe pas en
traduisant que votre... que le principe que vous mettez de l'avant, derrière
toutes vos recommandations, c'est celui de la proportionnalité, c'est exact?
M. Cliche (Paul) : Oui, c'est
Mme LeBel : Parfait. Merci. Mais je vais vous amener sur un
sujet qui est extrêmement intéressant, que vous abordez dans votre mémoire,
puis qu'on n'a pas eu la chance de discuter avec beaucoup de groupes, et qui
sera discuté un peu plus avant cet après-midi. À la page 13 de votre
mémoire, vous prétendez... et c'est la question de la stabilité des
gouvernements et du poids du Québec face au gouvernement fédéral dans ses
négociations ou son autonomie, et vous dites, à la page 13 : «On
prétend souvent que des coalitions
gouvernementales créent de l'instabilité politique. Les faits prouvent le contraire.
Dans des pays où on utilise des scrutins proportionnels, comme l'Allemagne, la
Norvège, l'Irlande, [la législature dure] entre 3,5 et quatre ans en
moyenne. Au Québec — selon
le mode actuel, naturellement — les trois législatures minoritaires ont duré en moyenne [deux] ans,
alors que les 39 gouvernements majoritaires ont duré en moyenne
3,5 ans.» Très intéressée, parce que je sais que M. Dufour va venir
témoigner cet après-midi, et M. Dufour, dans son objection au mode de
scrutin, met de l'avant cet argument principal. On aura l'occasion d'en
discuter avec lui, mais j'aimerais que vous nous étoffiez cette position-là,
parce que moi, je ne pense pas qu'on crée de l'instabilité supplémentaire par
un mode de scrutin différent, mais j'aimerais avoir votre opinion là-dessus.
M. Cliche (Paul) : Bien entendu, ça demande un changement de culture
politique, parce que, là, on va faire affaire quasiment chaque fois à des
gouvernements de coalition, mais l'expérience... les gouvernements de coalition,
là, ça permet aux partis d'interagir, de mieux se comprendre, de collaborer. Ce
n'est pas nécessairement que... Ça ne fait pas nécessairement des gouvernements faibles, hein, on l'a vu en Allemagne,
on le voit dans les pays scandinaves, on le voit à bien d'autres endroits. Et moi, je suis certain que,
si on avait ça au Québec, on pourrait... Et là ce qui arrive avec les
gouvernements minoritaires, qui sont de plus en plus nombreux, bien, c'est que
c'est automatique, on va le voir à Ottawa, dans 18 mois, on va retourner
en élection. C'est ce que je veux dire, là. Je ne sais pas si vous voulez en
savoir davantage.
Mme LeBel : Bien,
je vais vous amener sur une deuxième affirmation. M. Dufour va avoir
l'occasion de débattre avec nous cet après-midi, puis il aura cette occasion. Donc,
l'objectif d'un mode de scrutin proportionnel est de mieux rendre compte de la
volonté populaire, d'où la proportionnalité, c'est ce qui se cache derrière ça.
Donc, outre l'argument de la tendance à produire des gouvernements minoritaires
ou de coalition et de l'affaiblissement... une certaine instabilité
gouvernementale, M. Dufour dit également, et là je pense que c'est un peu
plus au niveau démocratique, il dit : Un mode de scrutin proportionnel
ferait en sorte que les partis politiques obtiendraient plus de pouvoirs,
puisque ce sont eux qui négocient pour former les gouvernements minoritaires.
Honnêtement, là, je vais m'inscrire... parce que je vois mal comment on peut
affirmer ça, alors que, maintenant, les gouvernements majoritaires n'ont pas la
majorité de l'appui populaire, donc je trouve ça un peu contradictoire, mais je
voudrais vous permettre de vous exprimer là-dessus.
M. Cliche (Paul) : Bien, je suis absolument d'accord avec ce que vous
venez de me dire. D'ailleurs, M. Dufour, là, il fait beaucoup d'avanc