Institutions — 27 September 2016 (41st Legislature, 1st Session)
CI 2016-09-27
Quebec — Committees
Le Président (M. Ouellette) : À
l'ordre, s'il vous plaît! Ayant constaté le quorum, je déclare la séance de la Commission des institutions ouverte. Je demande à
toutes les personnes dans la salle de bien vouloir éteindre la sonnerie
de leurs appareils électroniques.
La commission est réunie afin de poursuivre les
consultations particulières et auditions publiques relatives à l'étude du
rapport sur la mise en oeuvre du Code d'éthique et de déontologie des membres
de l'Assemblée nationale.
M. le secrétaire, pouvez-vous nous rappeler les
remplacements pour ce mandat?
Secrétaire : Oui, M. le Président. M. Boucher (Ungava) est
remplacé par Mme Nichols (Vaudreuil); M. Rousselle (Vimont) est remplacé
par M. Sklavounos (Laurier-Dorion); et Mme Roy (Montarville) est remplacée
par M. Charette (Deux-Montagnes).
Président (M. Ouellette) :
D'entrée de jeu, je souhaite la bienvenue à notre invité de ce matin, M. Luc
Bégin, qui est directeur de l'Institut
d'éthique appliquée de l'Université Laval. Je vous rappelle que vous disposez
d'une période de 10 minutes pour votre exposé et, par la suite, nous
procéderons à une période d'échange avec les membres de la commission de façon alternée. Et, de façon à
favoriser nos échanges, la présidence a scindé les blocs en périodes de
12 à 14 minutes, et donc le gouvernement aura trois blocs, l'opposition
officielle aura deux blocs... ne bougez pas, oui, deux blocs, et le deuxième
groupe d'opposition aura un bloc.
Nous allons procéder immédiatement avec M.
Bégin. Je vous laisse la parole.
M. Bégin (Luc) : Merci beaucoup.
Bon. Tout d'abord, merci de l'invitation à venir discuter avec vous de ces questions. Je dois préciser au point de départ que
je ne suis plus directeur de l'Institut d'éthique appliquée de l'Université
Laval depuis mai 2016. Je continue toujours d'y oeuvrer, mais, après 12 ans à la direction de
l'institut, j'ai choisi de
laisser la place à quelqu'un d'autre.
Alors, bon, j'ai remis un court mémoire, et le
propos que je développe dans ce court mémoire est en relatif décalage par rapport au document qui a été soumis
par le Commissaire à l'éthique et à la déontologie et faisant rapport de
la mise en oeuvre du Code d'éthique et de
déontologie des membres de l'Assemblée nationale. Ce décalage ne suppose
pas que je n'accorderai pas d'intérêt au rapport. Au contraire, on y trouve des
informations et des recommandations très intéressantes,
il n'y a aucun doute. Je suis donc disposé à discuter des mesures et
recommandations qui sont suggérées par
le commissaire, dans la mesure de mes capacités et en fonction de mon
expertise, qui ne couvre pas tout le champ de ces recommandations.
proposition que j'ai soumise dans mon mémoire est la suivante, c'est-à-dire
d'appliquer la recommandation 54 du
rapport de la commission d'enquête sur l'industrie de la construction, la
commission Charbonneau, comme première étape
d'un processus de réévaluation de nos institutions d'encadrement de l'éthique
et de la déontologie. Cette proposition vient s'ancrer dans un travail de réflexion préliminaire qui a été
conduit par une petite équipe de chercheurs universitaires ainsi que dans les travaux de la commission
Charbonneau. J'ai joint en
annexe du mémoire cette recommandation ainsi
que les grandes orientations de réforme que
nous avions proposées dans un
chapitre de livre l'an dernier, donc, cet
ouvrage, Marchés publics à vendre .
Et je me
permets ici de lire très rapidement cette recommandation. Je pense que c'est
pour bien situer mon propos. Alors,
je l'extrais ici du tome 3 du rapport de la commission Charbonneau, la
recommandation 54 : «...adopter une loi regroupant au sein d'un même organisme les instances de contrôle et
d'application des règles d'éthique et de
lobbyisme de l'État québécois et de ses
municipalités, incluant les dispositions suivantes — il y en a trois : [tout d'abord,] l'abolition du Commissaire à l'éthique et à la déontologie de l'Assemblée nationale
[...] et du commissaire au lobbyisme du Québec[...]; [2°] la nomination d'un commissaire à l'éthique et au
lobbyisme par les deux tiers des voix de l'Assemblée nationale pour un mandat fixe de sept ans; [et, 3°,] un
pouvoir de surveillance touchant l'ensemble des élus provinciaux et municipaux et de leur personnel politique, des
sous-ministres, des dirigeants d'organismes publics et des présidents de
conseil d'administration des organismes et des entreprises d'État.»
Ça, c'est le libellé de la recommandation 54 de
la commission Charbonneau.
Tout d'abord,
une précision importante concernant la proposition, par ailleurs, de
notre équipe universitaire. C'est une
proposition qui doit être prise comme une invitation à mettre
en place un processus de révision d'ensemble de notre infrastructure québécoise de
l'éthique non pas nécessairement dans le but de transformer radicalement cet ensemble,
mais plutôt de le
rendre plus performant et plus cohérent. En ce sens, il m'apparaît moins important,
pour l'instant, de s'attarder aux détails de cette proposition qu'à bien
comprendre les raisons et la perspective à partir desquelles elle est proposée.
Ce sont ces deux éléments, à mon sens, qu'il faut conserver à l'esprit dans
tout effort de révision de nos institutions
d'encadrement de l'éthique publique. Et, pour avoir suivi de près les travaux
de la commission Charbonneau, je crois également pouvoir affirmer sans trop de risque d'erreur que
ce sont des raisons et une perspective assez semblables qui en ont guidé la rédaction, de nombreuses recommandations, dont la recommandation 54, que je porte à votre attention.
Donc, quelques mots tout d'abord sur la
perspective d'arrière-plan de cette proposition. Nous approchons les questions
d'éthique publique à partir de ce qu'on appelle une perspective de design
institutionnel. Je me permets ici deux
brèves clarifications : par «éthique publique», il faut entendre tout ce
qui concerne l'éthique et la déontologie dans les affaires de l'État, ce qui inclut conséquemment l'encadrement des
pratiques et des comportements des agents publics; quant au design institutionnel, il s'agit d'une
perspective qui a fait l'objet d'une certaine littérature académique et qui
se distingue d'une perspective individuelle
de compréhension de l'éthique publique. Cette dernière, la perspective
individuelle, s'inscrit surtout dans une logique de détection des déviants, ce
qu'on appelle aussi, parfois, communément, dans une certaine littérature, les
pommes pourries.
rappellerai simplement qu'on a été en mesure de voir, avec les auditions
de la commission Charbonneau, les attentes de la population et
de certains journalistes, qui allaient surtout dans le sens de pouvoir
identifier les déviants de façon à
être en mesure de les sanctionner, ce qui nous ramène à la logique,
essentiellement, d'enquêtes et sanctions visant des individus. La perspective institutionnelle est
différente. Elle suppose, et je cite ici mon collègue Daniel Weinstock,
de l'Université McGill, elle suppose «de ne pas se contenter de répondre à des
problèmes systémiques par des solutions individuelles.
Il faut penser non à la vertu des personnes qui occupent des rôles importants
dans nos institutions, mais plutôt aux
règles de fonctionnement des institutions qui font en sorte qu'elles peuvent
remplir leur finalité. Comment faire pour s'assurer que l'institution
remplit sa fonction? Voici la question. Est-ce que l'institution remplit son
rôle public?» Fin de la citation.
Le travail
dans une perspective institutionnelle vise donc l'identification des failles
institutionnelles qui peuvent laisser
place à des déviances. Ainsi, l'emphase sera mise sur les mécanismes pouvant
favoriser une culture éthique et de l'intégrité. On est dès lors dans
une perspective de prévention, de transformation des conduites et de culture
plutôt qu'uniquement de correction et de
sanction, bien que l'on prévoira inévitablement des mécanismes de sanction sous
la responsabilité des institutions
redessinées. Les travaux de la commission Charbonneau allaient dans le sens
donc d'une perspective de design
institutionnel, même si ce sont des individus et des déviances individuelles
qu'on a vus, pourrions-nous dire, en spectacle.
Il est clair
que nos institutions d'encadrement sont dessinées de manière à et dans le but
de prévenir les déviances et
d'améliorer la culture des milieux visés. Toutefois, et je pense que c'est important
de l'avoir bien en tête, la plupart de nos institutions qui touchent
d'une manière ou d'une autre l'éthique publique ont été créées à la suite
d'affaires, de scandales ou de crises dans
le but immédiat de régler un certain type de problème relatif à certains
milieux et certaines pratiques particulières. Cela peut conduire à
empêcher d'aller véritablement au bout d'une logique de design institutionnel
qui prendrait la mesure globale des finalités à atteindre en cherchant les
moyens les plus performants pour y arriver.
On a fait, autrement dit, un travail tout à fait respectable, mais un travail à
la pièce, de création d'institutions concernées par les questions
d'éthique publique. Or, une telle logique s'accommode très mal... la logique de
design institutionnel s'accommode très mal
d'initiatives pensées en silos, comme c'est le cas actuellement de nos
institutions d'encadrement, à moins que ces dernières ne bénéficient de
mécanismes concrets et efficaces de coordination.
Et c'est là
qu'on en arrive aux raisons centrales qui motivent ma proposition et qui sont
présentes à la fois dans les travaux de notre équipe et dans ceux de la
commission Charbonneau. Donc, la raison principale à l'appui de la proposition soumise, c'est d'assurer une meilleure
coordination de ces institutions d'encadrement de manière à pallier aux
insuffisances actuelles. Je rappelle rapidement les insuffisances présentées
dans mon mémoire.
Première
insuffisance : tout d'abord, le défaut d'équité dans le traitement des
situations et des acteurs impliqués. Je
me permets ici de citer un paragraphe du tome 3 du rapport de la
commission Charbonneau, page 178, où il est écrit :
«L'encadrement de l'éthique au sein de l'État québécois et des municipalités
forme [...] un ensemble de mesures hétérogènes
visant chacune une catégorie de personnes, ces catégories peuvent parfois se
superposer. Cette réalité engendre un
problème de coordination entre les nombreux organismes chargés de veiller au
respect de ces mesures. Ces derniers risquent aussi de devoir appliquer
des normes contradictoires ou incompatibles, ou de ne pas réserver le même
traitement à des situations similaires. Or,
les phénomènes de manquement à l'éthique observés par la commission concernent
souvent des acteurs [qui relèvent] de plus
d'un organisme. C'est le cas, par exemple, lorsqu'une firme de
génie-conseil — lobbyiste — fait des représentations auprès d'un élu
municipal afin d'obtenir un contrat — une minute — puis
auprès d'un chef de cabinet — personnel politique — pour influencer la décision d'un
ministre — élu
provincial — en matière de subvention à la
municipalité.»
On a aussi un
risque de cohérence insuffisante entre les normes et les diverses institutions
et entre leurs initiatives et parfois
aussi un risque de compréhension divergente des fonctions à assumer. J'en
soulève un exemple dans mon mémoire.
Ensuite,
autre insuffisance, les problèmes font l'objet d'une approche fragmentée. Il y
a une absence manifeste de vue
d'ensemble de l'éthique publique au sein de nos institutions, ce qui entraîne
la possibilité que des comportements et des événements passent entre les mailles des filets des différents gardiens.
Les risques majeurs qui sont associés à la situation actuelle, c'est, notamment, un risque de nuire à
la crédibilité de l'une ou l'autre de
nos institutions par le phénomène
de comparaison entre elles, par le pu