Public Finance — 17 January 2018 (41st Legislature, 1st Session)
CFP 2018-01-17
Quebec — Committees
M. St-Amant (Jacques) : M. le
Président, M. le ministre, mesdames, messieurs, nous sommes généralement heureux de venir vous rencontrer à Québec
et nous sommes particulièrement privilégiés, puisque nous avons l'occasion
d'ouvrir vos travaux ce matin, mais cette
fois-ci, nous sommes un peu tristes. Quand nous avons lu l'article
premier du projet de loi, nous avons été ravis. Nous avons dévoré ce texte
passionnant, à la recherche de toutes les innovations qu'on nous y
promettait et qui allaient mieux protéger les consommateurs québécois. Et nous
en avons trouvé, ma foi, fort peu. Par contre, beaucoup d'éléments nous ont considérablement
inquiétés. En somme, nous avons été déçus.
Nous
avons cherché à comprendre pourquoi afin de rendre justice aux efforts quand
même considérables consentis pour rédiger ce projet et afin de vous en
proposer une critique aussi précise que faire se peut. Et nous avons voulu fonder cette critique sur
un certain nombre de principes, de règles, qui sont établies en économie, en
droit, de façon à nous outiller, de
façon à avoir une critique aussi claire, précise que possible. Et nous avons
aussi procédé, en décembre dernier, à une petite enquête auprès des
associations de consommateurs québécoises — nous en avons rejoint quand
même une bonne proportion — pour
avoir aussi un aperçu de comment elles perçoivent, elles réagissent à certaines
questions.
Alors, voici
quelques-uns de nos constats.
Il arrive que des
agents économiques prennent des décisions qui les arrangent, mais qui ont des
conséquences négatives pour d'autres. Les économistes parlent alors
d'externalité négative. Quand un réseau comme celui des Caisses Desjardins refuse d'ouvrir un compte à une personne à faibles
revenus à cause de son faible revenu ou ferme un point de service, il génère des externalités négatives. Il est extrêmement
difficile pour une personne de s'intégrer à la société, de nos jours, si
on ne parvient même pas à ouvrir un compte dans une institution de dépôt. Or,
la Commission des droits de la personne nous disait, il y a quelques années,
qu'il y a peut-être 8 % des personnes à faibles revenus au Québec qui n'ont pas de compte. Et la
quasi-totalité des 17 associations de consommateurs qui ont répondu à notre
petite enquête en décembre nous ont dit
qu'elles reçoivent à l'occasion, parfois souvent, des plaintes de consommateurs
à qui Desjardins a dit non, a refusé d'ouvrir un compte.
C'est
que rien n'oblige Desjardins à offrir ce genre de service de base. La
Loi sur
les banques exige, depuis le début
des années 2000, qu'une banque ouvre un compte à toute personne qui peut
s'identifier, sous réserve de quelques exceptions,
cas de fraude manifeste, etc. Le droit européen a pris la même direction. Mais
Desjardins, qui se vante d'être la seule
institution présente dans plusieurs communautés au Québec, persiste à exclure
des consommateurs. Et nous sommes un
peu chagrinés de voir qu'un projet de loi visant la réforme du secteur
financier et touchant notamment Desjardins ne contient aucune mesure à
l'égard des questions comme l'accès aux services bancaires de base ni rien qui
touche, par exemple, l'accès aux services d'assurance. Les externalités
négatives, elles, continueront à s'accroître.
Dans
des marchés parfaits, l'information circule parfaitement. Mais les marchés,
bien sûr, ne sont pas parfaits, et certains détiennent beaucoup plus
d'informations et d'expertise que d'autres. C'est notamment manifeste en
matière d'assurances, où les consommateurs doivent se fier à des experts
compétents et intègres. Le cadre de la
Loi sur la distribution de produits et
services financiers a été mis en place pour garantir notamment cette
compétence.
nous paraît toutefois que le projet de loi n° 141 affaiblit
considérablement les obligations du représentant en assurances et il ouvre la porte à ce que des
personnes qui ne sont pas des représentants dûment certifiés puissent
donner des conseils en assurances. Il
éviscère le régime actuel de la distribution sans représentant, qui aurait pu
être amélioré en tenant compte des
recommandations formulées, il y a quelques années, par l'Autorité des marchés
financiers. En matière d'offre d'assurances
en ligne, il n'offre aucune orientation claire, à notre avis, et aucune
protection notable aux consommateurs, se bornant essentiellement à consacrer la liberté des fournisseurs de faire
ce que bon leur semble. Les asymétries d'information vont donc continuer à s'amplifier de plus en plus,
et cela au moment où, par exemple, l'Union européenne, avec sa directive
sur la distribution d'assurances, fait le contraire et vient imposer de plus en
plus d'obligations aux concepteurs, aux distributeurs d'assurance.
N'en
déplaise aux économistes et aux juristes, les humains ne se comportent pas
toujours de manière parfaitement rationnelle,
en tout cas classiquement rationnelle. Des recherches nombreuses, au cours des
30 dernières années, dans le monde
de l'économie comportementale, et dont plusieurs ont été récompensées par des
prix Nobel, ont démontré pourquoi nous
utilisons le plus souvent des méthodes de prise de décision simplifiées. Par
exemple, nous sommes souvent tentés par ce qui coûte moins cher
immédiatement, même si ce sera moins rentable à terme.
Le régime d'assurance
de frais funéraires proposé dans le projet de loi n° 141 paraît calculé
pour exploiter ces tendances. Il rétablirait une formule de financement de ce
genre de service abolie par l'Assemblée nationale en 1974 et il instaurerait des règles à certains égards moins avantageuses
qu'elles l'étaient en matière
d'assurance funéraire, en 1916, quand
le régime a été instauré. Nous revenons en arrière d'un siècle. Ça nous
inquiète légèrement. Et il nous paraît que rien dans ce régime ne serait
bénéfique au consommateur.
Les lois encadrant
les institutions financières, d'autre part, les obligent à mettre en place des
mécanismes de traitement des plaintes.
L'expérience des associations de consommateurs, que nous avons mesurée avec la
petite enquête dont je vous parlais, indique que les associations, en
général, ont des expériences qui vont de bonnes à franchement mauvaises avec les mécanismes actuels. Il nous
paraît qu'il serait utile de faire d'abord une évaluation en profondeur
des régimes qui existent actuellement, avant
de songer à les améliorer. Mais on ne paraît pas avoir fait cette évaluation et
on nous propose, dans le projet de loi, un
certain nombre de réformes qui vont, par exemple, donner aux institutions
financières le pouvoir de déterminer elles-mêmes les types de plaintes contre
elles qui seraient recevables. On ouvre également la porte à l'imposition de
frais qui seraient imposés aux consommateurs qui voudraient s'engager dans un
processus de traitement des plaintes. Et
cette mesure est contraire à l'esprit et, dans certains cas même, à la lettre
des recommandations du G20 et de l'OCDE en matière de traitement des
plaintes des consommateurs.
encore, l'Union européenne a adopté un régime, il y a quelques années, qui est
également plus intéressant que ce qu'on envisage au Québec. Et les
éléments du projet de loi n° 141 vont également nettement moins loin, sont
moins avantageux pour les consommateurs que les processus actuellement
appliqués au niveau canadien par la commission des plaintes relatives aux
services de télécom/télévision ou l'ombudsman des services bancaires.
Mais, pour encadrer tout
ça, bien sûr, il y a un organisme, l'Autorité des marchés financiers, créé en
2002, à l'époque où il y avait un peu partout dans le monde un grand engouement
à l'égard de la mise en place d'organismes réglementaires
intégrés. Et puis il y a eu la crise de 2008. Et puis, depuis, un peu partout
dans le monde, on se dit : La structure
intégrée, ça ne fonctionne peut-être pas très bien, et on s'oriente de plus en
plus vers des structures bicéphales avec
un régulateur prudentiel et un régulateur des pratiques de marché. C'est le cas
en Australie, au Royaume-Uni, en France, aux Pays-Bas, en Afrique du
Sud. Même en Chine, on envisage actuellement de se diriger dans ce sens.
Au Québec, non seulement
ne semble-t-on pas avoir entamé de réflexion à ce sujet, mais on veut ajouter à
la centralisation actuelle en abolissant la Chambre d'assurance de dommages et
la Chambre de la sécurité financière. Incidemment,
nous ne voyons aucun avantage à cette abolition. Contrairement à ce qui est
parfois colporté, il n'existe pas actuellement de confusion importante,
de la part des consommateurs ou des associations, à l'égard des structures
réglementaires.
Les chambres
sont dotées d'une expertise utile. Elles contribuent à la pluralité des débats
menant à l'élaboration des normes en
matière d'assurance. Elles nous paraissent jouer un rôle qui est important et
elles ont, à l'égard de la réalisation de
leur seule mission, une motivation que n'aurait peut-être pas l'assemblée pour
qui ce serait une mission peu familière parmi bien d'autres.
Ce ne sont là
que certains exemples des difficultés que comporte le projet de loi. Notre
court mémoire en évoque aussi quelques autres. Par conséquent...
Le Président (M. Girard,
Trois-Rivières) : M. St-Amant, juste vous mentionner...
M. St-Amant (Jacques) : Juste
une minute?
Le Président (M. Girard,
Trois-Rivières) : O.K. Excellent. Parfait.
M. St-Amant
(Jacques) : Merci, M. le Président. Par conséquent, la conclusion
s'impose, dans l'ensemble, le projet
de loi n° 141 ne contribue pas à mieux protéger les consommateurs
québécois. Dans certains cas, il entraînera même une dégradation de
cette protection.
Dans ce
contexte, nous sommes... Mais nous sommes conscients également qu'il y a des
éléments importants, dans le projet
de loi, notamment ceux qui ont trait à la résolution en cas de difficultés
financières. Et donc, nous sommes tentés
de recommander à l'Assemblée d'envisager de scinder le projet de loi de façon à
ce qu'on adopte, par exemple, la
loi sur
les institutions de dépôt et la protection des dépôts, quelques autres éléments
relatifs au régime de dénonciation, à la création d'un comité consultatif des consommateurs, et qu'on procède à
une étude en profondeur pour vraiment évaluer ce que sont les besoins des consommateurs en matière de services financiers
au XXIe siècle, et qu'on puisse nous revenir avec une réforme qui
répondrait vraiment aux besoins que nous constatons.
Le Président (M. Girard,
Trois-Rivières) : Merci beaucoup.
M. St-Amant (Jacques) : Nous
formulons aussi 40 quelques recommandations. Et nous serons heureux d'échanger
sur tout ça avec vous.
Président (M. Girard, Trois-Rivières) : Excellent. Justement, nous allons passer à la période d'échange,
et cette période va débuter avec le gouvernement. Donc, M. le ministre, la
parole est à vous pour un échange avec notre organisme pour une période de
14 minutes.
M. Leitão :
Très bien. Merci beaucoup, M. le Président. Alors, bonjour, M. St-Amant et
Mme Bleau. Merci. Merci d'être là,
merci d'être venus nous présenter votre point de vue et de nous avoir aussi — je
veux vous féliciter — déposé
votre court mémoire, comme vous avez dit.
Leitão : Mais je veux vous
féliciter parce que ce sont 158 pages basées sur l'allégorie de la toile
d'araignée, c'est très... Ça fait un peu
différent de ce qu'on voit ici. Alors, je vous remercie pour ça. Mais ça va
nous prendre aussi un peu de temps maintenant
pour bien l'analyser, bien le digérer. Mon équipe va s'occuper de faire ça, et,
s'il y a lieu, on vous contactera pour échanger davantage.
Mais
j'aimerais aborder un peu avec vous, en
fin de compte, deux aspects. Vous en
avez mentionné plusieurs. On pourrait
en discuter longuement, des externalités négatives. Fascinant, je trouve. Mais,
bon, ça sera peut-être pour une autre fois. Mais j'aimerais vous parler un peu plus de deux aspects de votre