Culture and Education — 29 September 2021 (42nd Legislature, 1st Session)
CCE 2021-09-29
Quebec — Committees
Exemplarité de l'État et fin du bilinguisme
institutionnel, le SPGQ juge que le français doit être la norme dans toutes les relations de l'administration
publique québécoise. Toutefois, le syndicat estime que certaines
exceptions doivent permettre l'utilisation d'une autre langue, notamment dans
les communications avec les communautés anglophones
et les nations autochtones. Également, ces exceptions sont nécessaires pour
accueillir les personnes immigrantes à leur arrivée et durant une
période d'adaptation à déterminer. D'autres exceptions sont aussi à prévoir pour les personnes travaillant en relations
internationales, en santé, en services sociaux ou encore en sécurité
publique.
Le SPGQ trouve cohérent que le français soit la
langue exclusive des communications entre les membres du personnel de l'administration dans l'exercice de
leurs fonctions, tout en prévoyant, bien évidemment, certaines
exceptions.
À cet égard, le Conseil supérieur de la langue
française dressait un constat alarmant sur les proportions d'employés de l'État
qui utilisent une autre langue que le français dans leurs échanges avec des
collègues ou des contribuables québécois. À
titre d'employeur, le gouvernement
devra veiller à ce que le français, comme langue de travail pour les
professionnels de l'État, soit protégé et utilisé sur le plancher de travail.
Il devra se conformer à ses obligations applicables aux travailleurs pour
assurer le respect de leur droit à exercer leurs activités en français.
Le gouvernement doit aussi veiller à respecter
le droit du personnel professionnel de l'État à un milieu de travail exempt de
discrimination et de harcèlement liés à l'usage du français ou à leur
revendication d'un droit découlant de la Charte de la langue française.
Les organismes de l'administration devraient
rendre compte du nombre de postes pour lesquels ils exigent la connaissance
d'une autre langue que le français ou lorsque cette connaissance est souhaitée.
Ce faisant, c'est le droit des employés de
l'administration de travailler en français qui se voit protégé et renforcé.
Plusieurs de nos membres dont le poste exige une connaissance d'une langue
autre que le français ont d'ailleurs exprimé des doutes quant à la pertinence
de cette exigence lors d'un sondage réalisé par le SPGQ, en mai 2021. Les
conclusions de ce sondage figurent au mémoire.
Politique linguistique de l'État.
L'assujettissement des institutions de l'État mettra fin à une application à
géométrie variable de l'actuelle politique gouvernementale. Le SPGQ offre sa collaboration
au gouvernement dans la conception et
l'application de cette nouvelle politique linguistique de l'État partout où il est présent,
dans les ministères et organismes.
Les impacts du p.l. n° 96 sur les
membres du SPGQ. À l'Office québécois de la langue française, le p.l. n° 96
prévoit un renforcement du champ d'action de
l'OQLF. Par ailleurs, celui-ci hérite d'un nouveau pouvoir d'ordonnance.
En outre, les éléments à inclure dans le suivi de l'évolution de la situation
linguistique sont précisés et bonifiés, et l'Institut de la statistique du
Québec sera davantage mis à contribution pour la production de données linguistiques.
Le SPGQ voit d'un bon oeil le rôle et les
responsabilités accrus confiés à l'OQLF, mais, compte tenu du bilan du gouvernement dans la résolution des
problèmes de sous-financement des programmes et de surcharge du travail de ses membres, le SPGQ sera vigilant pour
s'assurer que ces crédits additionnels soient suffisants pour répondre
aux nouvelles responsabilités confiées à l'OQLF.
Quant à Francisation Québec, le SPGQ s'interroge
sur la pertinence de créer une nouvelle structure comme Francisation Québec.
Des structures existantes offrent déjà des programmes de matériel et de
francisation, pensons au ministère de l'Éducation, à l'Enseignement supérieur,
aux universités, aux collèges, aux cégeps et aux centres de services scolaires. Le SPGQ croit que les
infrastructures des établissements existants du ministère de l'Éducation, de
même que le personnel, pourraient servir de points de service en étant mieux
financées, sans devoir en créer une nouvelle. Aussi, une réflexion devra être
menée sur l'a propos que le personnel de la francisation puisse relever du ministère
de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur plutôt que d'une structure
relevant du ministère de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration,
des dédoublements seraient ainsi évités.
Au ministère de la Langue française qui serait
nouvellement créé, le SPGQ est d'avis que, si le nouveau ministère de la Langue
française souhaite accomplir adéquatement ses fonctions, il devra pouvoir
compter sur des ressources financières et humaines en quantité suffisante.
Au Commissaire à la langue française. Le SPGQ
juge pertinente la mise sur pied d'un Commissaire à la langue française. Toutefois, il estime que les travaux et les décisions
du commissaire seraient mieux soutenus en étant appuyés par un comité
consultatif. Ce comité pourrait être constitué de membres provenant de
différents horizons, mais tous concernés par l'enjeu de la langue française et
de la situation linguistique. Cela éviterait une trop grande concentration de
pouvoirs entre les mains d'une seule personne. Encore une fois, le SPGQ
considère que le succès du commissaire dans l'exercice de ses fonctions sera
tributaire de l'expertise professionnelle sur laquelle il pourra compter de
même que des ressources financières qu'on lui confiera.
Quant aux ordres professionnels, le SPGQ compte
parmi ses membres plusieurs personnes appartenant à des ordres professionnels.
Les membres des ordres professionnels doivent avoir une connaissance du
français appropriée à l'exercice de leur profession et réussir l'examen de
français de l'OQLF. Le SPGQ est d'avis que le gouvernement doit prévoir des
dispositions pour que les ordres professionnels incluent dans leur code une
obligation de maîtrise de la langue française pour leurs membres.
Législation et justice. Le projet de loi prévoit
que tout jugement rendu par écrit en anglais par un tribunal judiciaire est
immédiatement et sans délai accompagné d'une version en français lorsque ce
jugement met fin à une instance ou lorsqu'il présente un intérêt pour le
public. Toutefois, le gouvernement a négligé de renouveler son personnel malgré
des efforts soutenus de sensibilisation du SPGQ : de
2010 à 2020, les effectifs professionnels du gouvernement en
traduction ont fondu de 20 %, et la sous-traitance gouvernementale en
traduction a connu une croissance de
40 %. De plus, les traducteurs de l'État sont les moins bien payés de
l'État, une symbolique importante.
Comme le
p.l. n° 96 vient renforcer
le français comme langue de la législation et de la justice, le SPGQ
exhorte le gouvernement à revenir sur sa décision et à renforcer son expertise
interne en traduction pour faire face à moindre coût aux nouvelles exigences
induites en matière de traduction par le p.l. n° 96.
Je voudrais conclure cette présentation en
abordant le recours à la clause dérogatoire. Pour soustraire la réforme de la Charte de la langue française à
d'éventuelles contestations judiciaires, le gouvernement propose de
recourir à la clause dérogatoire. La clause dérogatoire est un outil législatif
prévu à la Charte des droits et libertés de la personne et à la Loi constitutionnelle. Elle permet de légiférer dans
l'intérêt primordial de la population dans la mesure où existe un
objectif urgent et réel. À cet égard, le SPGQ juge que la protection et la
préservation du français au Québec constituent des objectifs urgents et réels.
Toutefois, il comprend mal que la clause dérogatoire puisse suspendre certains
droits fondamentaux qui n'ont pas à l'être au nom de la sauvegarde de la
langue.
Le SPGQ est soucieux de préserver la langue
française, mais aussi les droits prévus aux chartes. En outre,
l'article 10 de la charte précise que «toute personne a droit à la
reconnaissance et à l'exercice, en pleine égalité des droits et libertés de la
personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée» notamment sur la
langue. À ce titre, le SPGQ estime que le p.l. n° 96, en recourant à
la clause dérogatoire, peut compromettre ce droit, entendu qu'il s'avérerait
discriminatoire d'opérer une telle distinction, exclusion ou préférence.
Malgré ce qui précède, le SPGQ croit que le p.l. n° 96
peut avoir un impact tangible pour freiner le déclin du français et mieux
encadrer son rayonnement. Toutefois, la Charte de la langue française ne doit pas
diminuer ou entraver de quelque façon des droits individuels ayant somme toute
peu à voir avec les objectifs urgents et réels de protéger et de préserver le
français au Québec. Selon le SPGQ, la Charte de la langue française doit
contribuer à préserver l'équilibre entre les intérêts de
la société et ceux des citoyennes et citoyens. Le SPGQ considère que les
campagnes de promotion et de sensibilisation seraient des outils à privilégier
pour faire rayonner la langue et y faire adhérer l'ensemble des citoyens et
citoyennes du Québec.
Voilà qui complète notre présentation. Merci de
votre attention.
La Présidente (Mme Thériault) :
Merci beaucoup. M. le ministre, la parole est à vous.
M. Jolin-Barrette : Merci,
Mme la Présidente. Mme Lamarre, M. Desjardins, bonjour, merci de
participer aux travaux de la commission parlementaire.
D'entrée de jeu dans votre mémoire, ce qui,
entre autres, ressort, c'est le fait que la langue de l'État et la langue du
travail pour les employés de l'État, ça doit être le français. Je comprends
bien ça?
Mme Lamarre (Line) : Oui.
M. Jolin-Barrette : O.K. Ce qui vous
amène à faire ces commentaires-là, d'insister sur à la fois... On va revenir à
l'exemplarité de l'État par la suite, mais parlons, dans un premier temps, là,
de la langue du travail dans le cadre des fonctions des employés de l'État. Qu'est-ce
qui vous amène à émettre ce commentaire-là d'une façon aussi forte pour
insister sur le fait que le travail dans la fonction publique, ça doit se
passer en français et que, bon, il y a certaines exceptions dans certains cas
particuliers, mais quelle est l'importance de ça?
Mme Lamarre (Line) : Il y a quelques
mois, peut-être 18 mois, au moment où on a pris notre place au SPGQ, nos
postes, j'ai eu beaucoup de commentaires de gens qui travaillent dans des
institutions gouvernementales dans la grande
région de Montréal, dans la grande couronne montréalaise, et qui disaient que,
sur le plancher de travail, il y
avait énormément d'échanges entre les employés dans d'autres langues que le
français, qu'ils étaient inconfortables avec ça et qu'ils souhaitaient que l'employeur fasse quelque chose. Le
SPGQ a agi auprès des employeurs à cet effet-là, et les employeurs nous ont dit être menottés et se
sentir mal à l'aise parce que ça pourrait être considéré comme une
discrimination s'ils intervenaient sur la langue parlée sur le plancher
de travail entre les employés pendant les heures de travail.
Alors là, on
s'est dit : O.K., il y a un problème, là. Il doit y avoir une loi qui
dit : Non, sur le plancher de travail, on parle français, on
échange en français. Et, à l'heure du dîner, utilisez la langue que vous
voulez, là, je comprends, là, c'est du temps personnel, mais pas pendant les
heures de travail. C'est ce qui a amené le SPGQ à se positionner.
Jolin-Barrette : Et quelle
est l'importance pour vos membres, mais en fait pour tous les membres, qu'il
y ait une langue commune, comme vous le dites, sur le plancher de travail?
Qu'est-ce que ça amène dans le quotidien si vos différents membres, ça ne se
déroule pas en français sur le plancher de travail?
Mme Lamarre (Line) : Bien, écoutez,
c'est sûr que ça crée des frictions, ça crée des positionnements antagonistes.
Il y a des gens qui se sentent mal à l'aise, il y a des gens qui ne se sentent
pas compris.
Ce qu'il faut comprendre, là, puis je pense que
vous le savez tous, la langue, c'est un lieu commun de rassemblement. Si on
parle tous la même langue au même moment dans le même lieu, on va se comprendre
et on va être capable d'échanger. Si, par
ailleurs, quelqu'un décide de parler dans une autre langue que je comprends ou
que je ne comprends pas du tout, ça risque de créer des schismes entre
les équipes de travail, et ce n'est pas ce qu'on souhaite.
Mais je comprends très bien, là, que les gens
qui se retrouvent entre membres d'une même communauté aient envie d'échanger
dans leur langue maternelle, mais pas pendant les heures de travail.
M. Jolin-Barrette : Et le projet de
loi répond à votre préoccupation à ce niveau-là?
Mme Lamarre (Line) : Oui, on pense
que, dans le projet de loi, il y a assez d'affirmations pour soutenir ça.
M. Jolin-Barrette : O.K. Parlons de
Francisation Québec maintenant. Vous nous indiquez, dans votre mémoire, que
vous avez certaines réticences à ce qu'il y ait une centralisation, un guichet
unique à Francisation Québec. En soi, ça va être une direction au sein du ministère
de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration. Pourquoi est-ce que
nous avons fait le choix de créer Francisation Québec? On s'est basé notamment
sur les travaux de la Vérificatrice générale en 2017, lorsqu'elle disait : Bien, écoutez,
en matière de francisation, il n'y a pas de guichet unique, je vous recommande de créer un guichet
unique. Là, il y a de l'expertise, actuellement, au ministère
du Travail, qui ont des programmes, au ministère de l'Éducation et au ministère
de l'Immigration.
Un des enjeux que nous avons constatés, c'est le
fait que, parfois, à la fois les personnes immigrantes, à la fois les
employeurs n'ont pas qu'une seule porte d'entrée, qu'une seule porte d'accès.
Alors, c'est un peu ça qu'on souhaite faire avec Francisation Québec. Mais je
voudrais vous entendre sur vos commentaires en lien avec cette proposition.
Mme Lamarre (Line) : Mon commentaire
va être assez court. On a un système d'éducation, au Québec, qui fonctionne très,
très bien, qui est très, très bien outillé et qui a et les ressources, et le
matériel, et la compétence pour faire ce travail-là. Alors, il nous semble un
peu dérisoire de penser qu'on peut apprendre le français aux jeunes Québécois
de tous âges, de toute langue, à travers un système scolaire, mais, quand on
arrive avec l'immigration, on leur crée un système à
part. Pour nous, il y a un non-sens dans cette idée-là. Notre système d'éducation
fonctionne bien, il y a déjà de l'éducation aux adultes qui se donne, il y a déjà
des gens qui ont les compétences pour le faire.
Et on se trouve à créer deux catégories
d'employés, les catégories d'employés qui travaillent pour les réseaux
scolaires, puis je mets tous les réseaux, y compris collégiaux et universitaires,
et les gens qui font de l'éducation à travers un autre ministère qu'on va
appeler Francisation ou qu'on a appelé autrement, alors que ces gens-là ont les
mêmes titres d'emploi. Et là on va se retrouver avec... et on se retrouve déjà
avec des catégories d'emploi où un conseiller pédagogique au ministère de
l'Immigration n'a pas le même salaire qu'un conseiller pédagogique dans un
collège ou dans une université.
Et là on se dit : Non, il y a un système
scolaire, au Québec, qui fonctionne très bien, utilisons-le. Utilisons-le pour
accueillir les immigrants. Je pense aux jeunes mères de famille qui vont mener,
le matin, leurs enfants, les jeunes mères immigrantes qui vont mener, le matin,
leurs enfants à la maternelle ou à la première année dans une école. Pourquoi n'auraient-elles pas accès à une classe,
pendant la même période de temps, qui enseignerait le français, et on serait dans le réseau scolaire, on serait... on
aurait les mêmes balises, les mêmes examens, donc la même conformité?
Alors, voilà.
Jolin-Barrette : Mais, dans
l'exemple que vous donnez aussi, il y a, certains organismes
communautaires qui font de l'accueil et de
l'intégration également, et là il y a les professeurs qui se déplacent du
ministère de l'Immigration aussi. Puis, dans une vie précédente, j'ai
été à l'Immigration, et il y avait du bon là-dedans aussi avec le fait que la
communauté, c'était un facteur d'intégration aussi. Vous allez pouvoir me
dire : Bien, écoutez, l'école aussi, c'est un facteur d'intégration. Donc,
je comprends que, pour vous, vous enverriez Francisation Québec au sein du
ministère de l'Éducation.
Mme Lamarre (Line) : Tout à fait, et
avec les ressources. Et je vous répète, là, puis vous m'ouvrez une porte,
M. Jolin-Barrette, qui est très intéressante, vous avez raison, il y a des
enseignants à Immigration-Québec, regardez comment on paie ces enseignants-là
versus les enseignants qui sont dans le réseau scolaire. Allez voir. C'est
tragique. Ces enseignants-là sont sous-payés parce qu'ils ne sont pas
représentés par les... je ne dirai pas les bons syndicats, là, je n'irai pas
jusque là, mais c'est tentant.
M. Jolin-Barrette : Je vais vous
laisser le soin de faire... de débattre de ça. Peut-être une dernière question
avant de pouvoir céder la parole à mes collègues, vous dites, à la page 16
de votre mémoire, là, que certains membres, certains de vos membres hésitent
avant de porter plainte à l'OQLF pour non-respect du droit de travailler en
français. Pourquoi est-ce que vous avez des membres qui hésitent à porter
plainte si leurs droits au sein de l'État québécois ne sont pas respectés, de
travailler en français?
Mme Lamarre (Line) : La réponse est
simple mais un peu triste : Parce qu'ils n'ont pas l'impression que ça va
changer les choses.
M. Jolin-Barrette : Je suis un peu
dubitatif. Et le message que je souhaite porter, c'est que l'employeur, le
gouvernement du Québec doit garantir le droit de travailler à français, et, si
ça ne se fait pas, j'invite vos membres à porter plainte à l'OQLF. Et, surtout
avec le projet de loi, ce qu'on est en train de faire, c'est justement de
garantir le droit à tous les Québécois, incluant les employés de la fonction
publique, de travailler en français.
Mme Lamarre (Line) : La SPGQ
souhaite que ce soit appliqué avec beaucoup de conviction. Mais, pour le
moment, je vous le dis, là, on a fait des interventions auprès des employeurs,
nos membres, et il y a eu une réticence d'action. Et ça, c'est
incompréhensible. Je comprends, là, qu'on entend souvent des cris à
l'intolérance, etc., mais je pense qu'on doit affirmer une chose, c'est que la
langue française, c'est le fondement de la culture québécoise. On doit se
battre pour ça et on doit le faire férocement.
M. Jolin-Barrette : O.K. Peut-être
une dernière question sur les affichages de postes. Souvent, il y a des affichages de postes qui exigent une connaissance
d'une langue autre que le français. Qu'est-ce que vous pensez de ça et
des mesures qu'on met dans le projet de loi, notamment à l'article 46, pour
renforcer, en fait, le critère de nécessité?
Mme Lamarre (Line) : Je pense qu'on
doit permettre à tous les unilingues francophones d'accéder au plus haut palier
décisionnel. Il y a toujours moyen d'offrir à ces gens-là un support pour
apprendre une langue si elle est nécessaire
dans leurs fonctions. Et, s'ils ne peuvent pas, il y a des services de
traduction qui existent et qui fonctionnent très, très bien, hein?
Alors, je vais faire un parallèle que je ne devrais peut-être pas faire, mais
je vais quand même le faire. On a une gouverneure générale du Canada qui est
bilingue, anglophone et langue des Premières Nations, et, quand elle va avoir
besoin de parler en français ou de discuter avec des gens unilingues
francophones, elle aura probablement le support d'un traducteur. Moi, je pense
que les gens qui parlent uniquement français au Québec actuellement ne peuvent
pas accéder à toutes les fonctions au Québec pour la simple et bonne raison
qu'ils ne possèdent pas une langue qui est l'anglais. Et ça, c'est
inacceptable.
M. Jolin-Barrette : Je vous
remercie, Mme Lamarre. Je vais céder la parole à mes collègues.
La Présidente (Mme
Thériault) : Oui. Merci. Donc, pour M. le député de Saint-Jean, vous
avez 7 min 30 s.
La Présidente (Mme Thériault) :
7 min 30 s.
La Présidente (Mme Thériault) :
Sept.
M. Lemieux : Merci. Désolé. Bonjour.
Merci beaucoup, Mme la Présidente. Bonjour, Mme Lamarre,
M. Desjardins. J'entends et je lis, et vous me direz si mon analyse est
correcte : Oui, mais sur à peu près toute la ligne dans votre mémoire.
Mais, à la fin, vous dites : Mais on en a vraiment besoin puis on pense
que ça va marcher. C'est un peu ça?
Mme Lamarre (Line) : Oui, c'est tout
à fait ça. Oui, mais il y a des choses qui sont questionnables et pour
lesquelles on se questionne, et on voudrait pouvoir en discuter, mais il faut
affirmer la force de la langue française.
Maintenant, on pense que la promotion, le
travail de sensibilisation doit et peut nous aider. On l'a vu avec la ceinture
de sécurité, ça n'arrive plus qu'il y a des gens qui ne portent pas leur
ceinture de sécurité. On le voit avec l'alcool au volant. On pense que la
langue française n'a pas été assez valorisée, n'a pas été assez soutenue par
ces campagnes-là et n'a pas été rendue accessible à tous les gens qui n'étaient
que d'une autre langue.
Et il y a des embûches, et tous les immigrants
vous le diront, il y a des embûches à obtenir des cours. Il n'y a pas de place,
il n'y a pas assez de monde, hein, c'est trop long, c'est trop loin, c'est le
soir tard, c'est le matin de bonne heure.
M. Lemieux : Il y a malgré tout...
Et puis je veux qu'on regarde certaines parties du sondage interne dont vous
nous parliez qui sont détaillées dans votre mémoire. Il y a malgré tout, si on
prend le chiffre qui sort le plus, parce que vous ne l'avez pas mis en tableau,
vous l'avez mis en texte, alors il faut vraiment le lire, il y a quand même
deux fois trop de monde dans les gens que vous représentez qui considèrent qu'on
leur a demandé l'anglais pour rien, entre guillemets. Puis je fais le lien avec
ce que vous nous disiez à l'instant en réponse au ministre en disant : Ce n'est
pas normal que les francophones ne parlant pas anglais ne peuvent pas accéder aux
niveaux les... Il y en a un, palier quelque part. Je considère que votre est
idéal est souhaitable, mais, à la limite, dans la réalité, selon les chiffres
dont vous disposez, il y a 20 % des gens qui considèrent qu'ils doivent
travailler en anglais, que c'est des postes bilingues, mais là-dedans il y en a
la moitié qui disent : Ça ne devrait pas être le cas, là.
Mme Lamarre (Line) : Notre sondage,
on l'a fait il y a quand même un petit moment, et on n'avait pas, peut-être,
toutes les lumières qu'on a aujourd'hui, et on n'est pas allés très
profondément dans les questions qu'on a posées. Mais c'est sûr qu'il y a un
minimum d'échange avec les communautés anglophones, avec les communautés des Premières Nations qui doivent être faits en anglais. Ils le méritent, on leur doit, on doit le
faire. Maintenant, est-ce
que ça, ça représente 10 %, 20 %? C'est ce que le sondage ne nous
amène pas à discriminer présentement. Alors, voilà.
M. Lemieux : L'autre chiffre
qui impressionne, là, les résultats de votre sondage... Même si c'est un
sondage maison, là, ça vous donne quand même une lecture de ce que pensent et
disent vos membres. D'ailleurs, le taux de réponse est de...
Mme Lamarre (Line) : 25 %.
M. Lemieux : C'est ça. Donc, on
part avec un échantillon d'un quart sur les plusieurs milliers. Mais il y a un
chiffre qui saute aux yeux, c'est que près du quart des répondants considère
que la situation du français a régressé au Québec. Est-ce que vous avez une...
notre ministre de la Santé dirait de l'information plus «granulaire» sur les régions? Est-ce que c'est criant à Montréal ou,
même dans les régions, on est inquiet et on considère que ça a régressé?
Pas nécessairement dans leur région, mais vu de leur point de vue régional.
Mme Lamarre (Line) : Je vais
demander à Philippe de répondre à cette question-là.
M. Desjardins
(Philippe) : Lorsqu'on a
fait un croisement par régions, il ressortait que la région de Montréal,
la région de Laval, les régions périphériques de Montréal acquiesçaient
davantage à ce que vous avez soulevé, là.
M. Lemieux : Donc, ont de
l'inquiétude, et ça se traduit par vos recommandations.
Un dernier mot avant de passer la parole au
député de Chapleau, Mme la Présidente, c'est au sujet d'une phrase qui m'a
marqué dans la fin de votre présentation au sujet des intérêts de la société.
Il y a, dans ce projet de loi là, une dimension de droit collectif qui
s'impose, en quelque sorte, par rapport à d'autres lois, d'autres projets de
loi. Mais, dans ce cas-ci, vous êtes un petit peu en porte-à-faux avec ça par
votre position sur l'utilisation de la clause dérogatoire, parce que le droit
collectif, à quelque part, c'est associé à...
Mme Lamarre
(Line) : Oui, bien, un des problèmes de notre société, puis on le voit
avec la vaccination, hein, c'est :
Comment on fait pour faire vivre ensemble les droits collectifs et les droits
individuels? Dans les... Les chartes ont permis que les droits individuels
des gens puissent leur permettre de vivre ouvertement, sécuritairement. Ce
serait triste de devoir reculer, bien qu'on comprenne, puis je vous le dis, on
comprend très bien, puis on est d'accord, puis on veut que la langue soit
importante, mais il faudra conjuguer ces deux éléments-là, et la force de la
langue et la force des droits individuels. On n'est pas prêts à y renoncer.
M. Lemieux :
Merci, Mme Lamarre. Merci, Mme la Présidente.
Présidente (Mme Thériault) : Merci. M. le député de Chapleau,
deux minutes. Donc, une petite question, une petite réponse.
M. Lévesque
(Chapleau) : Oui, merci beaucoup, Mme la Présidente. Mme Lamarre,
M. Desjardins, merci beaucoup d'être ici avec nous. Merci de votre
présentation.
Dans votre mémoire,
là, à la page 8, vous dites que, dans le fond, le projet de loi n° 96
peut avoir un impact qui est tangible pour
freiner le déclin du français et mieux
encadrer son rayonnement. Donc, vous
en avez fait part durant votre présentation. Peut-être que vous pourriez
élaborer davantage sur cet élément-là. Donc, comment vous voyez ça? C'est assez
large, là, mais, tu sais, pour vous donner la dernière minute, là, pour...
comment vous voyez vraiment que ça va pouvoir encadrer puis assurer le
rayonnement, donc, ce projet de loi là?
Mme Lamarre
(Line) : Mais on pense qu'il y a les assises de très bonnes idées dans
ce projet de loi là. On ne se le cachera pas, là, d'y dédier un projet de loi,
de mettre en place un commissaire, de mettre en place des institutions comme le
ministère de la Langue, on pense qu'il y a là les éléments d'une solution et
d'une réelle reconnaissance de la langue.
M. Lévesque
(Chapleau) : Et vous dites également, donc, que vous reconnaissez le
caractère urgent, donc le fait que c'est
réel, donc, pour l'utilisation des dispositions de souveraineté parlementaire.
Notamment, il y a souvent cette dichotomie-là, donc, la souveraineté
parlementaire avec les droits individuels, notamment les droits démocratiques
des élus ici, à l'Assemblée nationale. Donc, vous reconnaissez tout de même la
légitimité de cette utilisation-là.
Mme Lamarre
(Line) : Tout à fait.
M. Lévesque
(Chapleau) : Tout à fait. D'accord. Merci. Plus de question, Mme la
Présidente.
La Présidente
(Mme Thériault) : Merci. Mme la députée de Marguerite-Bourgeoys,
vous avez 7 min 20 s à votre disposition... 11 min, pardon,
20 s, 11 min 20 s.
Mme David :
Merci beaucoup, Mme la Présidente. Bonjour, Mme Lamarre,
M. Desjardins. Votre... Je veux féliciter la rédaction de votre mémoire.
Les six premières pages sont très pédagogiques, même, pour savoir rapidement
quels sont les principaux enjeux du projet de loi, puis après ça votre
explication, et tout ça. Donc, je tenais à vous le dire que j'ai apprécié la
lecture de votre mémoire.
Je vais poursuivre
sur ce que mes prédécesseurs ont discuté. Vous dites : «Le SPGQ juge que
la protection et la préservation du français au Québec constituent des
objectifs urgents et réels. Toutefois...» Et vous n'êtes pas les seuls à le
dire, là, je pense qu'on est rendus à quatre ou cinq qui s'inquiètent de
suspendre des droits fondamentaux qui n'ont
pas l'air à l'être au nom de la sauvegarde de la langue française. Alors, vous
allez sur les deux exemples qui sont donnés, mais maintenant à
répétition, je pense qu'il va falloir s'y pencher sérieusement. En quoi la
suspension du droit au secret professionnel, c'est un de vos exemples ou de vos
inquiétudes, et celui de ne pas subir de fouille ou de saisie abusive, ça a été
répété, répété, répété? Mais j'aimerais que vous nous expliquiez pourquoi vous,
vous pensez nécessaire, justement, d'inclure
ça précisément dans les inquiétudes par rapport aux dispositions de
dérogation.
Mme Lamarre (Line) : Écoutez, je comprends là où l'État veut arriver avec ce projet de loi
là et je comprends la volonté du gouvernement de dire : On doit
trouver les moyens pour que les chartes des droits et libertés n'empêchent pas
l'application de la Charte de la langue française. Et on comprend que la
gymnastique entre ces deux choses-là va être complexe. Mais, vous savez, une
fois qu'on a ouvert une porte à une diminution des droits individuels, c'est
une porte ensuite qui devient difficile à refermer. Et on a peur qu'il y ait là
un précédent qui fasse en sorte qu'il y ait et qu'il puisse... Puis on n'a pas
une grande inquiétude sur la dérive, là, parce qu'on est quand même conscients
que l'État est honnête, alors... mais, une fois que la porte est ouverte, c'est
dangereux.
Mme David :
Par exemple, le constitutionnaliste Patrick Taillon nous a dit : Oui, je
pense que, vraiment, pour ce qui a trait aux saisies abusives, aux fouilles,
c'est qu'en plus de la dérogation il n'y a pas de mandat à demander, de mandat
de perquisition. Donc, on rajoute deux mesures qui emprisonnent un peu, dans le
fond, la possibilité de pouvoir... Qu'est-ce que vous pensez de cet aspect-là
en particulier?
Mme Lamarre (Line) : ...ce qui nous
a fait, nous, réagir, et je ne vous cacherai pas que... Tantôt, vous avez
remercié pour la rédaction, bien, nous, c'est Philippe Desjardins à qui ont le
doit, c'est sa plume. Alors, je tiens à le dire. Mais,
écoutez, oui, je pense qu'il y a... on doit faire très attention au cumul de
droits, aux antagonismes. Les chartes ont fait beaucoup, beaucoup de travail.
Je pense à toutes les communautés qui en profitent. Maintenant, il ne faut pas
qu'on ouvre une porte qui va venir nuire à ça.
Ceci étant dit, comment on peut faire en sorte
de s'assurer que l'application de la loi va se faire en gardant ces droits
individuels là? Bien, peut-être qu'on peut appliquer... je ne suis pas une
juriste, là, mais peut-on appliquer la clause dérogatoire à des articles mais
pas à toute la loi puis choisir? Je ne vois pas en quoi ne pas avoir de mandat
a un lien avec la langue. Je ne le vois pas, là, j'ai beau chercher, là, dans
ma tête, je ne le vois pas.
Mme David : Bien, je pense que vous
mettez bien en évidence l'équilibre nécessaire à trouver et j'espère qu'on se
penchera tous ensemble sur cette question. Merci. Merci beaucoup.
Une autre question qui est complètement dans un
autre univers, mais vous avez parlé tout à l'heure de traduction, et on va
recevoir l'ordre des traducteurs, traductrices cet après-midi. Et vous dites,
dans un communiqué du 17 mars 2021 : «Le SPGQ [déplorait] la décision
[...] du ministère du Travail, Emploi et [...] Solidarité sociale de fermer
[le] service de traduction — fermer,
ce n'est pas rien — [de
la direction des Publications du Québec] à compter du 23 décembre 2021»,
ce Noël. On est bientôt, je ne veux pas faire de peine à personne, mais on s'en
vient vers l'hiver à toute vitesse. Après cette date, les ministères et
organismes n'ayant aucun traducteur devront se tourner vers les sous-traitances.
Là, moi, il y a quelque chose qui m'échappe
là-dedans, là, vraiment, parce qu'avec... Puis là on n'a pas encore parlé de
toutes les dispositions liées à la justice et à l'application de la justice.
J'aurai des questions au Barreau, entre autres, là-dessus. Ça va prendre...
Hier, j'avais le vertige devant le nombre d'enseignants de français que ça va
prendre. Là, j'ai le vertige par rapport aux traducteurs. Et je ne pense pas
qu'il y ait 50 000 traducteurs au Québec. Il y en a quelques milliers,
si je ne m'abuse. Je veux vous entendre sur la question des traducteurs et la
sous-traitance. Est-ce qu'on va refaire
comme au ministère, où il n'y avait plus d'ingénieurs puis il a fallu en
réembaucher? Mais là, s'il y a un projet de loi qui exige la traduction, il me
semble que c'est bien celui-là.
Mme Lamarre
(Line) : Tout à fait. Bien,
écoutez, le dossier des traducteurs, traductrices nous tient particulièrement à coeur. On est sortis plusieurs
fois cette année sur ce dossier-là. On a rencontré plusieurs fois cette
année les gens, les ministres, ministre de la Culture pour dire : Écoutez,
ça ne fonctionne pas, là, on ne peut pas couper constamment les traducteurs.
Le rangement salarial des traducteurs, là, au
Québec... Il y a trois rangements, 1, 2, 3, le 3 étant le moins payé. Les traducteurs sont dans ce rangement-là.
Et, dans ce rangement-là, sur 20 000, 21 000 professionnels, là,
il y a à peu près 70 personnes au rangement 3. Ça fait
plusieurs fois qu'on le dit au Secrétariat du Conseil du trésor : Pourquoi
il y a 70 professionnels de l'État qui sont sous-payés? Et pourquoi, si on
croit à la langue, pourquoi ce sont les traducteurs? Les autres, ce sont... il
y avait des agents de communication, si je me souviens bien, là, on est encore dans un dossier de la langue. Et je vous dirais,
puis là je vais rajouter sur la pile, c'est majoritairement des femmes,
ce sont majoritairement des femmes. Alors, il y a une ligne, là, de réflexion.
Si ça touche la culture, si ça touche la langue, si ça touche les femmes, ce
n'est pas grave.
Mme David : Oui, je n'aime pas
l'équation que vous faites et je suis tout à fait d'accord. Je partage votre grande inquiétude parce que la traduction va
être... ça et les enseignants de français, ce sont deux nerfs de la guerre,
je dirais. Et je vous remercie beaucoup,
beaucoup de parler de ça, et on ne l'oubliera pas, Mme Lamarre, ne vous
inquiétez pas.
Je passerais la parole à mon collègue le député
de D'Arcy-McGee.
La Présidente (Mme Thériault) : Oui.
Merci. M. le député, vous avez 4 min 45 s.
M. Birnbaum : Merci, Mme la
Présidente. Merci, Mme Lamarre, M. Desjardins, pour votre mémoire
très intéressant ainsi que vos élaborations lors de votre exposé de ce matin.
Évidemment, votre rôle est exemplaire et primordial
en tout ce qui a trait à la promotion, la pérennité du français comme langue de
travail, et les protections qui devraient en découler, et l'équilibre
qu'il faut chercher en même temps.
Ça m'a intrigué de lire, dans vos recommandations
et vos commentaires, ainsi le numéro 5 où vous vous questionnez sur la
pertinence de la francisation au Québec, une chose qui m'a frappé. J'aimerais
que vous m'éclairiez là-dessus. En quelque part, si c'est le domaine... et ça
reste le domaine de l'éducation, où est la place de la francisation en milieu
de travail? Quelque chose que moi, j'ai toujours cru assez essentiel et
complémentaire dans notre effort collectif de franciser le milieu de travail,
je ne vois pas grand mesure dans le projet devant nous. Mais quelle importance
est-ce que vous accordez aux francisations en milieu de travail?
Mme Lamarre (Line) : C'est très important.
Mais le système d'éducation au Québec prévoit déjà ça. Dans les collèges, vous
avez le service de la formation continue. Vous avez la même chose dans les ex-commissions
scolaires, là, les services d'éducation permanente. Donc, il n'y a aucune
raison. La formation continue, c'est de la formation comme l'éducation de
primaire, secondaire, c'est le même genre de formation. Le système porte déjà
ça. Ils rendent déjà des services aux entreprises, hein? Ça se fait déjà, là.
Dans les collèges, là, vous avez un service de la formation continue qui fait
ça quotidiennement, rendre des services aux entreprises. Alors, rendre le service
de la langue ou rendre le service de la technique médicale ou de la technique
infirmière, c'est la même chose. Le système d'éducation
est bien fait au Québec; il manque de ressources. Tantôt, Mme la ministre
disait : Je ne sais pas comment on va faire pour trouver des enseignants. Mais
moi, je représente... mon syndicat ne représente pas d'enseignant, mais
on représente des professionnels, conseillers pédagogiques, aides pédagogiques.
Je vous le dis, il n'y en a plus dans le réseau. Alors, on va avoir un
problème.
Et on ne fait pas qu'enseigner, on doit
concevoir des outils d'enseignement. Et ça, ce sont des professionnels qui font
ça. Merci.
M. Birnbaum : Merci. Mme la
Présidente, merci. Dans un autre ordre d'idée, vous avez fait référence en quelque
part à l'apprentissage du... ou de perfectionnement de deuxième langue en milieu
de travail, qui m'a étonné un petit peu. Vous avez parlé qu'un francophone
unilingue devrait avoir accès illimité à la promotion au plus haut niveau
possible dans son cheminement. Intéressant, mais, sur le plan pratique, est-ce
que vous écartez la nécessité d'une connaissance d'une deuxième langue, surtout
l'anglais, pour, je ne sais pas, un coordonnateur, coordonnatrice
d'approvisionnement ou de l'exportation, disons, au ministère de l'Économie,
pour le chef d'une unité au CUSM à Montréal, pour le sous-ministre adjoint à
l'éducation en anglais au ministère de l'Éducation? Est-ce que vous écartez ces
réalités-là?
Mme Lamarre (Line) : Je n'écarte pas
les réalités. Je dis simplement, puis vous parlez à une ancienne enseignante,
je vous dis simplement que tout être humain peut apprendre une autre langue à
n'importe quel âge et je ne souhaiterais pas qu'un francophone québécois qui a
vécu toute sa vie dans un milieu francophone ne puisse pas atteindre les plus
hautes sphères, alors qu'il y a des outils qui peuvent l'aider. Je ne comprends
pas ça.
M. Birnbaum : Donc, sans exception,
dans les exemples que je vous donne, vous êtes à l'aise qu'il y aurait une
équité, une offre de service digne de ces postes-là si la personne en place ne
maîtrisait pas l'anglais?
Mme Lamarre (Line) : Actuellement...
M. Birnbaum : On parle des postes
limités, là.
Mme Lamarre (Line) : Oui, oui, on
parle de la même chose. Je comprends très bien. Actuellement, il y a des gens
unilingues anglophones qui occupent ces postes-là. Je ne sais pas...
M. Birnbaum : Et vous trouvez...
Mme Lamarre (Line) : Mais je ne sais
pas ce qu'on fait avec la clientèle francophone avec qui ils doivent...
affaire. La clientèle francophone, vous savez ce qu'elle fait? Elle va se
mettre à parler en anglais pour satisfaire parce que cette personne-là qui est
sur cette chaise-là, elle ne parle pas français. Alors, l'inverse...
M. Birnbaum : Mais est-ce qu'on va
en convenir que l'exemple que vous donnez est inacceptable? Je suis bien à
l'aise de le dire. Alors, pourquoi le contraire serait acceptable?
Mme Lamarre (Line) : En fait, c'est
ce que je vous dis, c'est que, si ça ne change pas de l'autre côté... Moi, je
veux que les gens qui parlent français puissent avoir accès à toutes les
strates. Maintenant, donnons-leur les outils. La personne peut avoir toutes les
compétences du monde, être probablement, peut-être, la meilleure, ce qui lui
manque, c'est une connaissance de la langue. Ça s'apprend, ça s'apprend.
Présidente (Mme Thériault) :
Et je dois mettre fin à votre échange. Mme la députée de Mercier,
la parole est à vous.
Mme Ghazal : Merci beaucoup. J'aime
beaucoup ce que vous dites. J'en aurais long à dire, mais je vais aller sur un autre sujet. Francisation Québec, j'essaie
vraiment de comprendre votre réticence, parce que vous êtes d'accord qu'actuellement l'offre est éclatée dans
différents ministères, que c'est important de la coordonner dans un seul
endroit, puis là vous dites que Francisation
Québec, c'est une structure de plus, il faut que ça reste au ministère de l'Éducation.
Mais, si on se place du point de vue des gens
qui veulent avoir des cours de français, c'est là que c'est difficile pour eux
de se retrouver, puis peut-être que ça ne répond pas à leurs besoins d'aller
dans un cégep ou une institution scolaire. Eux, ils vont déjà... eux ou elles
vont déjà, par exemple, dans un organisme communautaire pour faire toutes
sortes d'activités. C'est plus facile pour eux d'aller dans l'organisme
communautaire.
Est-ce que c'est parce que les conditions de
travail des professeurs sont... qui vont dans ces organismes ou ailleurs ne
sont pas bonnes, alors qu'au ministère de l'Éducation c'est mieux? Est-ce que
c'est ça? J'essaie de comprendre le fond de votre réticence.
Mme Lamarre (Line) : Ce qu'on dit,
c'est que les cours, l'organisation des cours, la préparation des cours, on a
une expertise dans le secteur de l'éducation, dans les collèges, etc. On va
dédoubler cette expertise-là en ouvrant Francisation Québec. Pourquoi ne pas
ramener Francisation Québec à l'intérieur du ministère de l'Éducation et que chaque collège, chaque commission scolaire ait son
secteur Francisation Québec? Et là on a les outils, les programmes, la
compétence, les gens. Et ça ne change rien avec le service communautaire. Je
veux dire, le lien va se faire à travers le ministère de
l'Éducation au lieu de... ou à travers un collège, ou à travers une commission
scolaire plutôt que se faire à travers le ministère de l'Immigration.
Mme Ghazal :
O.K. Parce que ça, il y a quand même une... il y a une unanimité, surtout, là,
de plusieurs, puis c'est une demande historique. Mais je comprends ce que vous
dites.
Est-ce
que vous pensez... tu sais, vous avez parlé des traducteurs, traductrices.
Est-ce que vous pensez qu'il y a suffisamment...
ou, en fait, à combien vous estimez les embauches que le gouvernement devrait
faire pour s'assurer que le projet de loi n° 96 soit bien instauré?
J'imagine, vous ne l'avez peut-être pas estimé, mais beaucoup?
Mme Lamarre
(Line) : On ne l'a pas estimé, mais on est déjà en sous-effectifs.
Traducteurs, traductrices, là, je vous ai donné les chiffres, c'est terrible.
Il y a des expertises qui se perdent actuellement. C'est complexe de faire
traduire des documents de loi à l'extérieur quand l'expertise de la traduction
d'un document de loi, de droit, est à l'interne, et c'est de même pour tout le
temps. Donc, on envoie à l'externe, mais on est obligé de réécrire à l'interne.
Et là il n'y en a plus, là, d'effectifs, là. C'est vraiment...
Mme Ghazal :
Puis, au-delà des traducteurs, il y en a d'autres. Par exemple, vous parlez du ministère
pour la Langue française, etc. Donc, l'OQLF, est-ce que le nombre d'employés actuellement,
avec tous les pouvoirs qu'on leur donne, est suffisant?
Mme Lamarre
(Line) : Ils ont demandé dernièrement des effectifs supplémentaires,
mais on pense, encore là, que ce sera insuffisant pour faire toute la charge de
travail qui s'en vient. On est en surcharge.
La Présidente
(Mme Thériault) : Et je vais mettre fin à l'échange avec la
députée de Mercier. C'est rendu au tour du député de Matane-Matapédia pour
votre temps.
M. Bérubé :
Merci, Mme la Présidente. Bienvenue. Dans une étude de 2019 du Conseil
supérieur de la langue française, on indique que seulement 38 % des
membres du personnel des organismes publics ont été formés et informés sur la
politique linguistique interne. Pourtant, il y a près de 70 % des membres
qui souhaitent améliorer leurs connaissances et qui veulent que leur
organisation favorise la transmission d'informations sur les interactions avec
les usagers. Alors, c'est un enjeu qui touche de très près votre organisation,
vos membres.
Alors, je vous donne
l'occasion de vous exprimer là-dessus, sur les besoins qui sont exprimés et
comment ce projet de loi pourrait répondre à cet enjeu.
Mme Lamarre (Line) : C'est une demande récurrente au SPGQ. Les
coupures en formation au gouvernement sont légendaires. C'est très, très
difficile d'avoir de la formation individuelle et personnelle, et ça va
rejoindre les propos sur l'acquisition d'une autre langue. Pourquoi est-ce
qu'on ne permettrait pas ça? Pourquoi est-ce que les gens de la fonction
publique qui souhaitent progresser ne pourraient pas, pour se préparer aux
sièges les plus hauts de la fonction, acquérir la langue en chemin, en formation?
Mais, dans la fonction publique québécoise actuellement, l'accès à la
formation, là, c'est tragique.
M. Bérubé :
Ça sera retenu, certainement. Vous avez indiqué tout à l'heure qu'il faut
défendre férocement, hein, la langue. C'est un qualificatif, là, qui nous plaît
assez bien, au Parti québécois, parce que l'enjeu est important. Vous indiquez
que la langue exclusive des communications doit être le français.
Est-ce que vous
vouliez compléter votre intervention de tout à l'heure pour montrer comment
concrètement ça peut se faire, avec une mesure très concrète, par exemple, qui
n'aurait pas été évoquée jusqu'à maintenant?
Mme Lamarre
(Line) : Excellente question, à laquelle je vais avoir... peiner à
répondre. Mais l'idée, c'est de faire en sorte que, premièrement, les nouveaux
arrivants qui n'ont pas la langue, on va leur donner un temps, et là je laisse le soin au ministre, qui a souvent de
très bonnes idées, de préparer cette durée-là, de réfléchir à cette durée-là
et, entre-temps, faire des communications bilingues pour que les gens se...
tranquillement, s'en viennent vers cette idée-là, et peut-être, après six mois,
dire : Bien là, on a fait pendant six mois du bilinguisme, maintenant vous
le recevez en français.
M. Bérubé :
On a aussi de très bonnes idées puis on espère qu'il va être aussi attentif aux
nôtres pour faire en sorte qu'on ait la meilleure pièce législative possible,
qui ne fera pas consensus, mais qui va être nécessaire si on veut défendre
férocement la langue, comme vous l'indiquez juste à propos. Et je vous
remercie, Mme la Présidente. Ça complète mon intervention.
La Présidente (Mme
Thériault) : Donc, merci, Mme Lamarre, M. Desjardins, de
votre passage en commission parlementaire.
Nous allons suspendre
nos travaux jusqu'à cet après-midi, 15 heures. Merci.
(Suspension de la séance à 12 h 03)
La Présidente (Mme Thériault) :
Donc, à l'ordre, s'il vous plaît! La Commission de la culture et de l'éducation
reprend ses travaux.
Nous poursuivons
les auditions publiques dans le cadre des consultations particulières sur le
projet de loi n° 96,
Loi sur la langue officielle et
commune du Québec, le français.
Donc, cet après-midi, nous entendrons
M. Benoît Pelletier, professeur titulaire à l'Université d'Ottawa, le
Barreau du Québec, l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés
du Québec et le Conseil du patronat.
Donc, je vais me permettre de souhaiter la
bienvenue à notre ancien collègue député de Chapleau. Merci d'être avec nous à
l'Assemblée nationale. Vous revenez de loin. Donc, vous avez 10 minutes
pour nous faire votre présentation, et, par la suite, on fera les échanges avec
les parlementaires. Bienvenue à l'Assemblée.
M. Pelletier (Benoît) : Merci.
Merci, Mme la Présidente. Mmes et MM. les parlementaires et vos équipes
respectives, je vous salue et je tiens à vous dire à quel point je suis heureux
d'être dans cette enceinte, à laquelle j'accorde beaucoup d'affection ou pour
laquelle j'ai beaucoup d'affection.
J'ai examiné le projet de loi n° 96 avec
l'oeil d'un constitutionnaliste, d'une part, mais également avec l'oeil d'un citoyen, un citoyen engagé encore, en dépit
du fait que j'ai quitté la politique il y a déjà de cela plusieurs
années.
Il y a deux aspects du projet de loi qui
m'interpellent ou qui m'intéressent plus particulièrement. Il y a la question des modifications constitutionnelles,
d'une part, et, d'autre part, il y a la question des dispositions
dérogatoires, mais n'y voyez pas là, en quelque sorte, une limite à l'échange
que nous pourrons avoir, la période de questions et de réponses, n'y voyez pas là une limite. Mais à tout événement je vous
signale que je me suis focalisé sur ces deux aspects du projet de loi
n° 96.
En ce qui concerne les modifications
constitutionnelles d'abord, il s'agit bien entendu de l'article 159, qui
vise à modifier la Loi constitutionnelle de 1867 de façon à reconnaître que les
Québécois et les Québécoises forment une nation et à reconnaître également que
le français est la seule langue officielle du Québec et que c'est aussi la
langue commune de la nation québécoise.
Pour apprécier la constitutionnalité de ces
propositions, de ces mesures, il faut essayer de dégager une vue d'ensemble de la
partie V de la Loi
constitutionnelle de 1982, qui contient la procédure de modification
constitutionnelle. En d'autres mots, il faut
essayer de dégager de cette
partie V une vision cohérente et de regarder
les différentes dispositions de la
partie V en corrélation les unes
avec les autres.
Après avoir fait cet examen, je peux vous dire
que je suis d'avis que les propositions du projet de loi n° 96 tombent
sous le couvert de l'article 45 de la Loi constitutionnelle de 1982,
c'est-à-dire que ces propositions peuvent être
accomplies unilatéralement par l'Assemblée nationale du Québec.
L'article 45 de la Loi constitutionnelle de 1982 a un petit côté
paradoxal. D'un côté, c'est une disposition qui a une portée limitée, et
j'aurai l'occasion évidemment de détailler ce que j'en pense à cet égard, soit
en répondant à vos questions soit au moment de ma présentation, dans quelques
instants. Mais, en même temps, l'article 45 recèle un très grand
potentiel.
Alors, regardons d'abord la portée limitée de
l'article
L'article 45 permet la modification unilatérale, par
simple loi, de la Constitution ou de la province. Il est très clair dans mon
esprit que l'article 45 ne s'applique qu'aux modifications
constitutionnelles qui ne concernent qu'une province, et ce, tant dans leur esprit
que dans leur libellé. En d'autres mots, lorsqu'on examine l'article 45,
il faut cherche à dégager l'esprit de la modification constitutionnelle envisagée,
l'esprit de la modification constitutionnelle souhaitée de même que l'esprit
de la disposition qui est modifiée, le cas échéant. Il est très clair
que l'article 45 ne s'applique pas lorsqu'une modification
constitutionnelle touche à une autre province. Il est très clair que cet
article
ne s'applique pas lorsque la modification constitutionnelle touche à l'ordre
fédéral de gouvernement. Il est aussi clair, à la lumière de la jurisprudence,
que l'article 45 ne s'applique pas lorsque la modification touche aux
relations fédérales-provinciales ou touche, si vous préférez, à la dynamique fédérative.
L'article 45 ne
s'applique pas non plus lorsque la modification envisagée touche à une condition de
l'union de 1867, c'est-à-dire qu'il ne s'applique pas, cet article, lorsque la modification
envisagée va au coeur du compromis fédératif, d'un côté, touche à d'autres
partenaires fédératifs, de l'autre, ou encore touche au compromis fédératif qui
a scellé la fondation de l'union canadienne en 1867.
Donc, l'article 45 a essentiellement une
portée limitée, et cette disposition, donc, a aussi forcément une capacité d'avoir un impact juridique qui est
limité, c'est-à-dire que, forcément, une modification faite sur le couvert de l'article 45, à
titre d'exemple, n'a pas d'autorité
supralégislative. C'est-à-dire qu'il s'agit d'une modification qui ne se
trouve pas au-dessus des lois, puisqu'elle est faite par une loi d'un
parlement, en l'occurrence l'Assemblée nationale du Québec. Il est très clair,
donc, qu'une telle modification n'a pas de portée supralégislative et il est
très, très clair, par
ailleurs, que l'impact juridique d'une modification accomplie sous
l'article 45 a cette portée limitée que je viens décrire.
Mais, en même temps, l'article 45 a un
grand potentiel, ai-je dit, parce que c'est par l'article 45 que passerait
l'adoption éventuelle d'une constitution du Québec, et une constitution du
Québec irait beaucoup plus loin que ce que
propose le projet de loi n° 96 en ce moment. Alors, ça veut dire que, si,
au Québec, il y avait une volonté, un jour, de doter le Québec de sa
propre constitution, une constitution élaborée avec différents principes qui
seraient énoncés, différentes valeurs chères
aux Québécois, eh bien, forcément, donc, une telle constitution du Québec
devrait être adoptée, normalement, en vertu de l'article 45.
Donc, vous voyez le
caractère paradoxal de l'article 45. Il a à la fois une portée limitée et,
en même temps, un grand potentiel. Et moi, j'invite cette Assemblée à explorer,
justement, le potentiel, à explorer la potentialité, éventuellement, de
l'article 45 de façon, un de ces jours, sait-on jamais, à doter le Québec
de sa propre constitution. J'ai toujours, Mme la Présidente, comme vous le
savez, été un promoteur de l'adoption par le Québec d'une loi qui constituerait,
donc, une constitution du Québec et dans laquelle nous retrouverions, en
quelque sorte, la définition du Québec d'aujourd'hui, ce Québec moderne, ce
Québec inclusif que nous aimons.
Par rapport à l'article 133 de la Loi
constitutionnelle de 1867, il est très clair que les droits découlant de
l'article 133 ne peuvent pas être affectés par une loi québécoise, quelle
qu'elle soit. Ça, c'est très clair. Évidemment, la question reste de savoir,
bon, quelle interprétation doit-on donner à l'article 133. Déjà, la Cour
suprême du Canada s'y est penchée dans différentes décisions judiciaires, bien
entendu. Mais il est très, très clair qu'aucune loi, qu'elle le dise expressément ou qu'elle ne le mentionne
pas, ne peut pas aller à l'encontre de cette disposition
supralégislative qu'est l'article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867.
C'est pourquoi, moi, personnellement, le fait
qu'on ne mentionne pas que le projet de loi n° 96 ne va pas à l'encontre
de l'article 133 n'est pas quelque chose qui m'ennuie ou n'est pas quelque
chose qui m'effraie, parce que les principes constitutionnels sont tels
qu'aucune loi québécoise ne peut aller à l'encontre des droits découlant de
l'article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867.
En ce qui concerne maintenant à l'adhésion au
rapatriement de 1982, je ne suis pas sans savoir, Mme la Présidente, qu'à
Ottawa il y a des députés qui soutiennent que l'adoption du projet de loi
n° 96 entraînerait ipso facto ou,
enfin, indirectement, peut-être, l'adhésion du Québec au rapatriement de 1982.
Il n'en est rien. Ce sont deux choses complètement différentes. La Loi
constitutionnelle de 1982 s'applique au Québec comme elle s'applique à toutes
les provinces canadiennes. La procédure de modification constitutionnelle a
déjà été utilisée dans le contexte de la déconfessionnalisation du système
scolaire québécois sans que cela n'entraîne pour autant l'adhésion du Québec au
compromis qui a donc façonné le rapatriement de 1981 et 1982.
À tout événement, je termine avec ceci, Mme la
Présidente, parce que je le sais que le temps qui m'est alloué pour ma présentation est limité, mais que j'aurai
bientôt le plaisir d'échanger avec vous, j'aurais quelques
recommandations à faire à cette Assemblée. En fait, j'en aurais deux.
D'abord, j'en ai fait mention précédemment, je recommanderais
à l'Assemblée nationale d'explorer la possibilité de doter éventuellement le
Québec de sa propre constitution, la Constitution du Québec.
deuxièmement, je recommande à l'Assemblée nationale, s'il devait y avoir
adoption du projet de loi n° 96, unanimement
ou non, mais je recommande à l'Assemblée nationale qu'elle adopte une
résolution réitérant sa non-adhésion au rapatriement de la Constitution
canadienne et à l'adoption de la Loi constitutionnelle de 1982 qui en a
découlé.
Alors, là-dessus, je vous remercie de votre
attention.
La Présidente (Mme Thériault) :
Merci, M. Pelletier. Donc, il y a... 45 secondes sera retranché au
temps du ministre, qu'il vous alloue gracieusement. Donc, M. le ministre, le temps
de parole est à vous.
M. Jolin-Barrette : Merci, Mme la Présidente. Bonjour,
M. Pelletier. Un plaisir de vous voir ici, à l'Assemblée nationale,
et de vous voir en forme après ce que vous avez vécu. Alors, tous les
parlementaires, je crois, transmettent leur bonheur de vous voir ici, en cette
Assemblée, et surtout votre contribution au débat public passé, et aujourd'hui,
et futur, j'en suis convaincu aussi.
Juste vous dire, je vais vouloir laisser du
temps également au député de Chapleau parce que je suis convaincu qu'il va
vouloir vous poser des questions par la suite.
D'entrée de jeu, je voudrais qu'on aborde la
question des dispositions de dérogation ou des dispositions de souveraineté
parlementaire. En quoi ces dispositions-là font
partie du fondement du
fédéralisme canadien? Pourquoi ces
dispositions sont là? Et pourquoi est-il légitime pour une assemblée de les
utiliser dans une loi comme la loi n° 96?
M. Pelletier
(Benoît) : Oui. Alors, merci, M. le ministre. D'abord, je dois dire, quand on examine les
dispositions dérogatoires, je pense qu'il faut tenir compte de deux facteurs a
priori. Le premier, c'est la forte judiciarisation du système canadien dans
lequel nous vivons, c'est-à-dire que nous sommes dans un contexte où les
tribunaux en mènent de plus en plus large et se prononcent parce que le
constituant l'a voulu, mais se prononcent sur différentes questions sociales, même
philosophiques, idéologiques, des choix de valeurs qui sont fondamentaux. Mais
tout cela découle, entre autres, de l'adoption, en 1982, de la Charte canadienne
des droits et libertés. Et comprenez-moi, ici, je ne blâme pas du tout les
tribunaux d'assumer le rôle qui est le leur, tel que l'a voulu, encore une fois,
le constituant, mais je ne fais que constater que nous sommes dans un contexte
de forte judiciarisation du régime canadien. Ça, c'est le premier facteur dont il
faut tenir compte. À mon avis, c'est une prémisse, en quelque sorte.
Le deuxième facteur, c'est que, si le Canada a
choisi le fédéralisme en 1867, c'était, entre autres, à cause de l'identité
particulière du Québec, et ça, je ne suis pas le seul à le dire, la Cour
suprême elle-même l'a dit dans le renvoi relatif à la sécession du Québec.
L'une des raisons fondamentales du choix du fédéralisme, ça a été parce qu'il y avait une société qui était différente,
parce qu'il y avait une société qui avait une identité qui était particulière
et que, dans un État unitaire, cette
société-là... ou dans une union législative, comme on l'appelait à l'époque, cette
société-là aurait été étouffée, cette
société-là aurait été broyée. Alors donc, le fédéralisme s'est imposé comme
étant le mode d'organisation des pouvoirs
dans un État qui permettait en même temps de concilier, et l'expression est
bien connue, l'unité et la diversité.
Et je ne prétends pas ici que le Québec ait été
la seule entité politique distincte à l'époque. Ça serait, à mon avis, faire
ombrage à l'identité des provinces de l'Atlantique, à
titre d'exemple, qui,
elles aussi, cherchaient à se faire valoir dans un
contexte d'autonomie constitutionnelle, qui était finalement le contexte
approprié pour le fédéralisme canadien. Mais il y avait une société particulière
dans son identité, on le sait, et qui l'est encore aujourd'hui, c'est le
Québec. Et la disposition dérogatoire permet au Québec de faire valoir son
identité propre dans le contexte canadien, d'où le lien entre la disposition
dérogatoire et, dans le fond, le fédéralisme lui-même.
Si vous regardez la Déclaration canadienne des
droits en 1960, une loi fédérale, il y avait une disposition dérogatoire. Il y
avait un pouvoir dérogatoire dans la Déclaration canadienne des droits. Si vous
regardez la Charte des droits et libertés de
la personne du Québec, il y a là aussi une disposition dérogatoire. Il n'y a rien en soi d'indigeste, il n'y a
rien d'imbuvable dans l'existence d'une disposition dérogatoire. De telles dispositions permettent tout
simplement aux Parlements, au pluriel, d'avoir le dernier mot sur certaines
questions qu'ils considèrent fondamentales.
M. Jolin-Barrette : Et donc
l'utilisation des dispositions de souveraineté parlementaire ou de dispositions
de dérogation dans le projet de loi n° 96 est légitime. En fait, elles
sont légales, de ce que je comprends de votre propos, c'est qu'elles sont
légales et peuvent être légitimes si l'Assemblée décide de les inscrire de
façon préventive dans le cadre du projet de loi, dans le cadre de la loi, pour
faire en sorte d'établir dans quel cadre cette loi-là va s'appliquer.
Et, parallèlement à ça, je voudrais qu'on
discute... Vous avez déjà abordé, dans l'arrêt Nguyen en 2009, la décision
de la Cour suprême, et vous aviez indiqué, je crois, à l'époque, qu'en vertu de
l'article 1 ça aurait pu être sauvegardé, donc le test de
l'article 1. Alors, un peu ces deux questions-là.
Et je ferais un autre parallèle aussi. Le
constituant canadien a souhaité avoir une charte des droits et libertés, sauf
que ça n'a pas été approuvé par notre Assemblée, par le Québec, à l'Assemblée
nationale. Donc, c'est un bon rappel à faire, aussi.
Alors, je vous soumets ces questions.
M. Pelletier (Benoît) : Oui. Alors,
on peut ajouter, par ailleurs, la non-adhésion du Québec au rapatriement de 1982, évidemment, ce qui explique l'utilisation
plus fréquente de la disposition dérogatoire au Québec que dans d'autres
provinces canadiennes, à
titre d'exemple. Nous pouvons également ajouter à
cela... je crois que les dispositions dérogatoires, telles qu'on les retrouve
dans le projet de loi n° 96, peuvent être utilisées à
titre préventif,
comme vous l'avez mentionné. C'est-à-dire qu'évidemment ça peut suivre un
jugement ou des jugements de tribunaux, mais ça peut être aussi utilisé de
façon à parer éventuellement des contestations judiciaires ou, à tout le moins,
disons, parer des déclarations d'invalidité qui ne seraient pas souhaitées par
l'Assemblée nationale.
Et moi, je
suis, vous savez, parfaitement, comment dirais-je, donc, je suis parfaitement
sensible à l'idée qu'il y a dans notre société des droits et des
libertés individuels dont je profite. Mais j'appartiens aussi à une
collectivité, et cette collectivité-là a le droit, parfois, de faire des choix
qui lui sont particuliers, ce que j'appelle des choix collectifs. Et attention,
M. le ministre, je suis tout à fait conscient qu'il y a une différence
entre un choix collectif et un droit collectif.
Mais il y a des dossiers qui sont particulièrement sensibles au point de vue social, particulièrement
sensibles au point de vue identitaire, à l'égard desquels il est tout à fait
normal que le Parlement dise : Bien, moi, je fais un choix collectif ici qui est différent de celui que
feraient peut-être les autres Canadiens en pareille matière.
Mais ce choix-là est fait au nom du Québec. Et, dans la mesure où ce
choix-là est fait au nom du Québec et de son identité, j'accepte d'emblée qu'il
puisse y avoir, à l'occasion, l'usage de dispositions dérogatoires.
M. Jolin-Barrette : Je vous
ramènerais au début de votre intervention relativement à l'article 159 du projet
de loi et à l'insertion, dans la Loi constitutionnelle de 1867, du fait que les
Québécois et les Québécoises forment une nation et que le français est la
langue officielle de l'État québécois. Vous dites, en résumé : Nous
pouvons le faire, cette Assemblée a le pouvoir de le faire. Cependant, de votre
avis, la portée, elle est limitée parce que ça doit se lire : La langue
officielle du Québec est le français, sous réserve de l'article 133 de la
Loi constitutionnelle de 1867. Mais on n'a pas besoin de l'écrire, parce que
c'est implicite, les règles d'interprétation de la Constitution font en sorte
que les dispositions se lisent les unes par rapport aux autres, et ça va de
soi. Est-ce que je résume bien votre propos en lien avec la disposition qu'on
intègre et 133?
M. Pelletier (Benoît) : Oui.
J'ajouterais peut-être deux choses, si vous me le permettez. La première, c'est
que les dispositions constitutionnelles s'interprètent les unes par rapport aux
autres, mais certaines ont une autorité supralégislative que d'autres n'ont
pas. À
titre d'exemple, les conventions constitutionnelles font
partie de la Constitution, elles sont constitutionnelles, mais n'ont pas d'autorité supralégislative. Et, à mon avis,
c'est la même chose pour les modifications qui sont apportées en vertu
de l'article 45.
Donc, non seulement y a-t-il une interprétation
corrélative des dispositions constitutionnelles entre elles, mais, au surplus,
l'article 133 a une longueur d'avance. Qu'est-ce que vous voulez que je
vous dise? Parce que c'est une disposition supralégislative, alors que la
modification accomplie sous l'article 45 n'aurait pas cette portée.
Mais, cela étant dit, qu'il y ait une
reconnaissance constitutionnelle de la nation québécoise, bien, moi,
personnellement, je suis tout à fait à l'aise avec ça pour deux grands motifs.
Le premier motif, c'est que j'ai vraiment le sentiment, moi, d'appartenir à une
nation. Ça n'enlève absolument rien à l'existence d'une nation canadienne à laquelle, vous le savez, j'appartiens, par
ailleurs. Alors... Mais j'appartiens à une nation québécoise. Donc,
premièrement, cette reconnaissance de la nation québécoise non seulement ne
m'étonne pas, mais, par ailleurs, me réjouit. Je me souviens d'avoir travaillé
sous le gouvernement de M. Charest à ce que la Chambre des communes reconnaisse que les Québécois et Québécoises formaient une
nation, ce qui a été fait. Ça a été fait grâce au Bloc québécois, notamment, mais ce que les gens ignorent, c'est que le gouvernement du Québec travaillait aussi très, très fort en coulisse
pour que M. Harper reconnaisse effectivement
que les Québécois et Québécoises formaient une nation au sein du Canada. Ça,
c'est ignoré par la plupart des gens, mais on a travaillé très, très fort.
Donc, il y a plusieurs instances qui ont contribué à cette reconnaissance.
Donc, j'appartiens à une nation, premier facteur.
Deuxième facteur, bien, qu'il y ait une reconnaissance
constitutionnelle maintenant de cette nation-là, bien, là aussi je suis tout à
fait à l'aise, parce que j'ai toujours pensé que la constitution devait être le
miroir d'une société. Et la société canadienne,
bien, elle se définit notamment par la présence de nations autochtones,
mais elle se définit aussi par la présence de la nation québécoise et
elle se définit par d'autres réalités distinctes, d'autres réalités
particulières également, qu'il ne convient pas que j'énumère ici, mais dont
vous pouvez, tout comme moi, deviner l'existence.
Alors donc, c'est une reconnaissance de la
diversité canadienne puis, en plus, c'est fait dans la Constitution canadienne.
Alors, je ne peux qu'appuyer une démarche comme celle-là sur le plan de la modification constitutionnelle, j'entends.
M. Jolin-Barrette : Je vous
remercie, M. Pelletier, pour votre passage en commission parlementaire. Je
vais céder la parole au député de Chapleau.
La Présidente (Mme Thériault) :
...un peu moins de quatre minutes à votre disposition.
M. Lévesque
(Chapleau) : D'accord,
merci beaucoup, Mme la
Présidente. Bonjour,
M. Pelletier. C'est vraiment un plaisir de vous revoir, de vous
revoir également en pleine forme, avec toute la fougue et la passion qu'on vous connaît. Vous êtes non seulement
mon prédécesseur, mais j'ai également... en tant que député de Chapleau, mais
j'ai également eu l'occasion de travailler avec vous lorsque vous étiez ministre
dans le gouvernement de M. Charest. Et effectivement, là, nous avions eu
ces discussions-là et ces éléments-là, fort intéressants.
Quelques questions pour vous, là. D'abord, en
lien avec la modification constitutionnelle qui est proposée, on parle de
portée limitée en termes d'impact. J'aimerais peut-être vous ramener sur la
question des tribunaux québécois et l'interprétation que les tribunaux
québécois pourraient avoir de cette modification constitutionnelle là, si vous
avez eu l'occasion de réfléchir à cette question.
M. Pelletier (Benoît) : Bien,
d'abord, vous dire que j'ai le sentiment... Je suis très heureux de votre
présence et puis je suis très heureux que vous ayez... que j'aie l'occasion
d'échanger avec vous, mais, je vous dirai, quand on est député de Chapleau, on
l'est pour toujours. Et cela ne vous enlève rien, loin de là. Mais, en fait, ce
que je veux vous dire, c'est ceci, c'est que, dans l'accord du lac Meech, à
titre d'exemple, je fais faire un... je vais quand même répondre rapidement, Mme
la Présidente, soyez sans crainte, mais, dans l'accord... Je vais faire un
petit détour, néanmoins. Dans l'accord du
lac Meech, on reconnaissait le caractère distinct du Québec,
mais c'était pour l'interprétation de
toute la Constitution du Canada. Alors, forcément, là, à ce moment-là, à ce moment-là, la procédure qui s'appliquait, c'était la
procédure 750 parce que ça avait une portée interprétative générale. C'est
évident que, si vous avez une modification qui touche à l'interprétation de toute la
Constitution, c'est évident que ça échappe à la portée de l'article 45.
Alors, on revient à cette portée limitée, dont je parlais initialement, de cet article.
D'autre part, donc, la modification souhaitée
par le projet de loi n° 96 ne pourrait pas, à mon avis, porter sur
l'interprétation en général de la Constitution canadienne. Peut-être
pourrait-elle porter sur l'interprétation de lois québécoises, mais, encore une
fois, c'est sous réserve du respect des droits constitutionnels des
anglophones. Ça, c'est très, très clair. Et on ne doit pas en douter un seul
instant. Et ce sont aussi des droits constitutionnels dont je me fais le défenseur à l'occasion, parce que
le discours de diversité que j'ai donc attribué au Canada
est aussi un discours qui vaut pour le Québec.
M. Lévesque (Chapleau) : Précisément
là-dessus, sur les droits des anglophones, justement, est-ce que vous constatez
que le projet de loi n° 96 retire ou vient réduire les droits des
anglophones au Québec?
M. Pelletier (Benoît) : Bien, en
fait, je n'ai pas fait un examen minutieux de toutes les dispositions et je ne
peux pas me prononcer sur la constitutionnalité de tout. C'est pourquoi je me
suis focalisé dès le départ sur certains aspects du projet de loi n° 96.
Mais je compléterais peut-être votre question en disant : Si on parle de
droit constitutionnel, il n'y a aucune crainte à avoir, la constitution, telle
qu'interprétée, les tribunaux, triomphera toujours. Ça, c'est très, très clair.
Mais, pour le reste, je vois dans le projet de loi n° 96, moi,
personnellement, un geste de bonification de la loi 101, de peaufinement
de la loi 101, et généralement, sans me prononcer, encore une fois, sur la
constitutionnalité de tout, je trouve que ce geste-là est bienvenu.
M. Lévesque (Chapleau) : Merci
beaucoup.
La Présidente (Mme Thériault) :
...l'échange avec les membres du gouvernement. Donc, nous allons aller du côté
de l'opposition officielle avec Mme la députée de Marguerite-Bourgeoys pour
votre 11 min 20 s.
Mme David :
Merci beaucoup, Mme la Présidente. Bonjour, Me Pelletier. Vous êtes à la
fois fédéraliste et nationaliste. Souvent, les gens ne nous croient pas qu'on
puisse être à la fois fédéraliste et nationaliste. Le PLQ a eu beaucoup de grands nationalistes dans son
histoire, dans son parcours, Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie, George-Émile
Lapalme, Robert Bourassa, et tellement
d'autres, dont vous, vous, M. Pelletier, vous qui avez été ministre des
Affaires intergouvernementales, qui avez écrit beaucoup
sur le rôle du Québec au sein de la fédération, sur le Conseil de la fédération,
dont le premier ministre actuel était, jusqu'à tout récemment, le président. Et
vous avez écrit aussi beaucoup sur le rôle de langue française et de la
nation québécoise. Donc, je vous remercie d'être ici avec nous aujourd'hui,
avec nous tous, quels que soient nos allégeances, nos convictions, notre parti
politique. Je vous remercie de nous partager vos opinions et votre expertise,
surtout quand l'on connaît l'épreuve terrible que vous avez traversée et dont
vous combattez encore les conséquences. Vous êtes admirable de courage et de
résilience.
Je vais aller vers
une première question, qui est justement sur la portée limitée et l'impact
juridique limité de ce fameux recours à l'article 45. Je me suis réveillée
un 22 mai au matin, samedi matin, Marco Bélair-Cirino qui écrit un long
article où il met en miroir, je dirais, l'opinion de la portée limitée ou non
de cette inclusion dans la Constitution. Je répète, ça faisait huit jours que
le projet de loi était déposé. Vous en aviez eu peut-être des idées ou des
échos avant, mais nous, on était sous ce choc. Mais, le 22 mai, en lisant
la longue entrevue que j'ai ici ou les entrevues de l'article de Marco
Bélair-Cirino, il y avait le ministre qui parlait d'une portée beaucoup plus
large, des impacts constitutionnels, des
portées juridiques, des interprétations qu'allaient en faire les tribunaux de
cette insertion dans la Constitution,
du recours à l'article 45, et vous, vous disiez : Attention, la
portée est plutôt limitée, vous l'avez répété tout à l'heure, l'impact
juridique est limité.
Où en êtes-vous
maintenant? Et qu'est-ce qu'on pourrait en dire quelques mois plus tard? Le
choc est absorbé, les chroniqueurs ont tous chroniqué, les constitutionnalistes
se sont prononcés, se prononcent maintenant. Où est-ce que vous en êtes et où
pensez-vous que le ministre en est par rapport à votre opinion?
M. Pelletier
(Benoît) : Bien, deux, trois choses. La première chose, c'est que moi,
j'en suis exactement là où j'étais au départ, c'est-à-dire que moi, je suis
convaincu de ce que j'avance. Maintenant, la portée, ça demeure une question de
perspective. Est-ce une grande portée, une petite portée? Ça dépend de la
question de la perspective. Certains disent que ce n'est qu'un geste
symbolique. Je vous dirai que, si tel devait être le cas, bien, les symboles
sont aussi importants pour une société. Je veux dire, pour moi, ça n'enlève absolument
rien à ce qui est proposé ici. D'autres comme moi soutiennent davantage que l'article 45
n'a qu'une portée limitée parce que je vous dirai que j'ai recensé neuf situations
où l'article 45 ne pourrait pas s'appliquer.
Tout à l'heure dans
ma présentation, j'ai fait allusion à certaines d'entre elles, hein, l'union fédérative
et puis les relations fédérales-provinciales. C'est déjà énorme, tout cela,
bien entendu. Mais on pourrait même ajouter que l'article 45 ne peut pas
ébranler la structure fondamentale du Canada, ça, c'est lié à d'autres arrêts
de jurisprudence, ou on pourrait toujours dire que l'article 45 ne peut
pas permettre à une province d'aller à l'encontre des principes
constitutionnels sous-jacents ou implicites comme ceux qu'a reconnus la Cour
suprême dans le renvoi relatif à la sécession du Québec. On pourrait élaborer,
ce n'est pas ça mon but. Mon but, c'est d'insister sur l'essentiel. Lorsque je
dis que l'article 45 n'a qu'une portée limitée, d'abord c'est dans ma
perspective à moi et, deuxièmement, c'est fondé sur une étude minutieuse de la
jurisprudence.
Alors, la deuxième
chose, peut-être, je ne sais pas si j'ai annoncé trois choses ou deux choses,
mais j'en ai une deuxième dont je voulais parler, c'est lié à votre
introduction où vous parliez de nationalistes et fédéralistes. Mais, vous
savez, Mme la députée, moi, j'ai siégé pendant 10 ans à l'Assemblée
nationale du Québec et j'y ai siégé avec fierté; «nationale», là, ça veut tout
dire. Et j'ai vu, durant mon parcours, des fédéralistes nier l'existence de la
nation québécoise, et, encore une fois, je leur répondais : Bien, il n'y a
rien d'incompatible entre l'existence d'une nation québécoise et l'existence
d'une nation canadienne. La première a un sens sociologique, essentiellement.
La seconde, bien, finalement se transforme sur le plan constitutionnel en un
État qui est l'État canadien. Mais il n'y a absolument rien d'incompatible
entre les deux.
Et j'avais, au sein
de mon cabinet, des gens, et je le dis sauf le respect que je leur dois parce
que ça faisait
partie de nos échanges amicaux, mais j'avais, au sein de mon
propre cabinet, des gens qui niaient l'existence de la nation québécoise. Et
pourtant j'étais en même temps ministre des Affaires autochtones, et je
recevais le chef de la nation crie, qui, lui, s'attendait à avoir des relations
de nation à nation avec nous, et je recevais le chef de la nation huronne-wendat, et j'en avais dans mon cabinet qui
niaient l'existence d'une nation québécoise. Moi, je n'accepte pas ça.
Moi, ma prémisse de
départ, c'est qu'il y avait une nation québécoise, que cette nation québécoise
là a la liberté de choisir son destin. Mais
moi, personnellement, j'ai promu que ce destin-là se fasse dans le
cadre du fédéralisme canadien.
Mme David :
...on pourrait dire, dans ce sens-là, que ce projet de loi ne vous rend pas nécessairement
inconfortable par rapport au recours, donc,
à l'article 45 et par rapport, et là vous avez
dit «sous certaines conditions», à certaines
occasions... l'utilisation d'emblée de la disposition de dérogation. Il
y a beaucoup d'opinions, alors aidez-nous à nous
retrouver là-dedans.
M. Pelletier
(Benoît) : C'est-à-dire que moi, personnellement, je suis très
favorable à l'utilisation même plus fréquente de la disposition dérogatoire si
c'est le choix de l'Assemblée nationale du Québec. Mais je constate que, jusqu'à
présent, elle n'a pas été... sauf pendant l'épisode où le gouvernement du Québec l'a utilisée systématiquement au lendemain
de l'adoption de la loi de 1982, mais c'était pour des raisons qui
s'expliquaient historiquement, bien entendu. Mais, jusqu'à présent, elle n'a
pas été utilisée de façon abusive.
Mme David :
Pourtant, vous êtes juriste, vous êtes constitutionnaliste, et beaucoup vont
dire... Moi, je ne suis ni l'une ni l'autre. Beaucoup vont dire que la disposition
de dérogation nie l'existence, justement, du pouvoir du juridique et qu'il
remet tout dans le pouvoir législatif.
Pelletier (Benoît) : Oui, mais, justement, c'est normal que, dans certains
cas, ce soient les élus du peuple qui aient
le dernier mot, c'est tout à fait normal. Quant à moi, il n'y a
rien là-dedans qui est effrayant, peut-être parce
que j'ai combiné une carrière politique
à ma carrière juridique. Donc, j'ai le plus grand des respects pour ces deux
institutions, pour ces deux sphères du pouvoir dans l'État.
Mme David :
Mais, par contre, je vais vous citer Patrick Taillon, qui est venu ici et qui a
dit clairement que, peut-être, par
rapport à certains aspects, entre
autres les fouilles et les perquisitions sans mandat données à l'OQLF
comme étant une possibilité puisqu'il y aurait disposition de dérogation, que
ça, peut-être qu'il devrait y avoir une levée de disposition de dérogation, parce qu'il faut vraiment respecter les
chartes quant aux saisies, fouilles, etc., qui seraient abusives.
D'autre part, et il
l'a dit le 14 mai, écoutez, c'est le jour même du dépôt, que... et je cite
Patrick Taillon : «Ils modifient la charte québécoise, la Constitution
canadienne. Ils utilisent la clause dérogatoire pour envoyer un message aux
juges : On vous demande de ne pas vous mêler de ça, sans trop savoir précisément
quels droits seraient violés.» Parce que
je vous ai déjà entendu dire
aussi : Bien, peut-être même que, sans disposition de dérogation, il
n'y en aurait pas, de droit qui serait vraiment contestable. Est-ce que vous
êtes encore là dans votre réflexion?
M. Pelletier (Benoît) : Bien, en fait, il faut comprendre que, quand on
parle du droit, c'est le droit tel qu'interprété par les tribunaux, ne
l'oublions pas, et cette interprétation-là elle-même est évolutive. Alors,
lorsqu'on dit que des droits et libertés individuels sont violés, mais qu'on
permet cette violation au nom de l'utilisation d'une disposition dérogatoire,
il faut comprendre que ce sont les droits et libertés individuels tels
qu'interprétés de nos jours par les tribunaux. Éventuellement, il faut
s'attendre à ce qu'il y ait une évolution jurisprudentielle.
Et moi, je vous dirai
que, si on prend l'article 33 de la Charte canadienne des droits et
libertés, pour un, si on prend cette disposition-là, elle est déjà limitée dans
son essence même. Elle est limitée à une application de cinq ans,
renouvelable, j'en conviens, mais néanmoins, donc, une utilisation de
cinq ans, d'une part. Elle est limitée à certaines dispositions de la Loi
constitutionnelle de 1982, bien, plus particulièrement de la Charte canadienne
des droits et libertés. Elle n'empêche pas les débats judiciaires comme, jusqu'à
présent à tout événement, comme l'a démontré la
Loi sur la laïcité où il y a eu
un très long débat judiciaire qui a mené à un jugement de 200 pages en
dépit de l'utilisation d'une disposition dérogatoire.
Alors, moi, je vous
dirai que je ne vois rien là-dedans qui, étant donné le caractère limité, dès
le départ, de la disposition dérogatoire, je ne vois rien là-dedans qui, dans
le fond, serait, comment dirais-je, condamnable.
Mme David :
Vous dites que ça ne vous effraie pas qu'on ne mentionne pas
l'article 133, hein?
M. Pelletier
(Benoît) : Oui.
Mme David :
Est-ce que ça vous effraierait qu'on le mentionne?
M. Pelletier
(Benoît) : Personnellement, moi, je ne crois pas qu'il y ait lieu de
le mentionner, pour être franc. Mais, si ça pouvait permettre à un compromis
politique de se développer, je pourrais voir l'Assemblée nationale, cependant,
adopter une résolution disant qu'elle réitère que la loi, une fois adoptée, ne
compromet pas les droits constitutionnels des anglophones découlant de
l'article 133 de la loi n° 67, mais moi, je
ne modifierais pas le projet de loi pour autant.
La Présidente (Mme
Thériault) : Et je dois mettre fin à l'échange, M. Pelletier.
Donc, sans plus tarder, je vais aller du côté du député de Matane-Matapédia
pour votre temps de 2 min 50 s.
M. Bérubé :
Merci, Mme la Présidente. M. Pelletier, ancien collègue, c'est un
plaisir de vous retrouver et de vous entendre sur une proposition très
concrète, que vous avez réfléchie depuis un bon moment et qui est en droite
ligne avec votre pensée depuis que vous êtes en politique, de cette aile
nationaliste du Parti libéral du Québec. On a évoqué tout à l'heure des figures
historiques. Il faudrait qu'il y en ait des actuelles aussi, ça serait bien.
Alors, Pr Binette
nous a dit, que vous connaissez par ses travaux, que la modification du gouvernement
du Québec quant à la Constitution canadienne, la
partie québécoise, était essentiellement
cosmétique et que ça ne changeait rien au sort du français, puis qu'en même
temps ça risquait fort de se river le nez aux tribunaux. Est-ce que vous
partagez cette vision?
M. Pelletier
(Benoît) : Bien, sauf respect pour mon collègue, je vous dirai que, d'abord,
moi, je ne partage pas son point de vue que ce soit purement cosmétique. Je
trouve que c'est une belle avancée. Même si ça ne devait être que symbolique,
ce serait déjà une belle avancée.
M. Bérubé :
Mais en quoi ça change le cours du français? En quoi ça va stopper ou renverser
le déclin du français au Québec?
M. Pelletier
(Benoît) : Ah! ça, honnêtement, cette modification-là à elle seule ne
renversera pas la situation démolinguistique et ne freinera pas la régression
du français.
M. Bérubé : Mais a-t-elle quelconque utilité pour augmenter l'utilisation du français ou améliorer la situation du français?
M. Pelletier (Benoît) : Elle envoie un message, à tout événement, que le
Québec est une société dont la langue commune est le français.
Elle envoie de nouveau ce message-là, et de ça, je m'en réjouis.
M. Bérubé : Bon, alors, c'est la différence entre l'approche
du gouvernement et la nôtre. Ce symbole ne change en rien
la trajectoire du Québec quant à l'utilisation du français.
Nous, ce qu'on
propose, c'est d'intervenir là où ça compte, par l'immigration, par la
fréquentation des institutions postsecondaires, le collégial en particulier, là
où on trouve qu'il y a un impact.
Je veux rendre
hommage à votre proposition d'une constitution du Québec, on partage ça, mais
pas dans le même pays, on aimerait en avoir un aussi. Croyez-vous que votre
proposition, que vous mettez au jeu dans le cadre d'un débat linguistique, aura un impact sur le cours de l'histoire pour
ce qui est de l'avenir du français au Québec, qui est face à un déclin?
Est-ce qu'une constitution pourrait être de nature à freiner ce déclin, à
renverser la tendance?
La Présidente
(Mme Thériault) : En 30 secondes, M. Pelletier.
M. Pelletier
(Benoît) : Pardon, Mme la Présidente?
La Présidente
(Mme Thériault) : En 30 secondes.
M. Pelletier (Benoît) : En 30 secondes? Bien, premièrement, vous mentionniez d'entrée de
jeu vos projets, vos ambitions par
rapport au projet de loi n° 96.
Un n'enlève pas l'autre, là. Il peut y avoir la modification
constitutionnelle tout en ayant vos propositions.
M. Bérubé :
Nos mesures dans le... absolument.
M. Pelletier
(Benoît) : Je veux dire, l'un n'empêche pas l'autre.
M. Bérubé :
Il l'a dit, là.
M. Pelletier
(Benoît) : Premièrement. Oui, je l'ai dit.
M. Pelletier
(Benoît) : Et je peux même le répéter.
M. Bérubé :
C'est enregistré, là.
M. Pelletier
(Benoît) : Mais je connais assez la politique pour savoir qu'il sera
fait bon usage, de part et d'autre, de mes propos. Ça, j'en suis tout à fait
convaincu.
Bérubé : Absolument.
En tout cas, c'est enregistré, c'est dit, et on espère que ça
sera dans le rapport final.
M. Pelletier
(Benoît) : Mais en même temps, en même temps, bon, vous savez, vous
savez que je me focalise sur certains
aspects du projet de loi n° 96. Mais, si... Donc, je reviens à la Constitution
du Québec et, en terminant, Mme la Présidente, bien,
je vous dirai qu'une société, en 2021 ou 2022, peu importe le moment où ça
viendra, cette constitution-là, qu'une société se redéfinisse et dise au monde
entier ce qu'elle est, quelles sont les valeurs qui lui sont chères, moi, c'est
quelque chose à quoi je vais toujours applaudir.
M. Bérubé :
Oui, mais on le dit depuis 40 ans, puis ça avance lentement.
Présidente (Mme Thériault) :
Et, sur ce, je dois suspendre les travaux. Donc, merci pour votre
contribution aux travaux de la commission, M. Pelletier.
M. Bérubé :
C'est terminé?
Présidente (Mme Thériault) :
Nous allons suspendre quelques instants, effectivement, pour que le
prochain groupe puisse se joindre à nous.
M. Bérubé :
Ah mon dieu! Merci.
La Présidente (Mme
Thériault) : Merci.
(Suspension de la séance à 15 h 49)
La Présidente (Mme Thériault) : Et
nous reprenons nos travaux. Donc, nous recevons maintenant le Barreau du Québec, qui est en visioconférence avec
nous. Donc, sans plus tarder, Me Catherine Claveau, la
bâtonnière du Québec, vous avez la parole une dizaine de minutes pour nous
présenter votre mémoire. Et, par la suite, il y aura des échanges avec les
différentes formations politiques, en commençant par le ministre. La parole est
à vous. Bienvenue à notre commission.
Mme Claveau (Catherine) : ...(panne
de son)...
La Présidente (Mme Thériault) : Oh!
on a perdu votre son. Je m'excuse, on n'a plus votre son.
Mme Claveau (Catherine) : Est-ce que
vous m'entendez bien?
La Présidente (Mme Thériault) : Oui,
là, on vous entend. Allez-y.
Claveau (Catherine) : Alors,
merci, Mme la Présidente. M. le ministre de la Justice, Mmes et MM. les
députés, je suis Me Catherine Claveau, bâtonnière du Québec, et je
suis accompagnée de Me Sylvie Champagne et de Me Nicolas Le
Grand Alary du secrétariat de l'ordre et affaires juridiques du Barreau.
Je veux d'abord, évidemment, vous remercier de
nous avoir invités aujourd'hui pour échanger sur ce projet de loi important. D'entrée de jeu, je tiens à
préciser que la mission du Barreau du Québec consiste à surveiller
l'exercice de la profession et, dans son
volet sociétal, faire la promotion de la primauté du droit afin d'assurer la
protection du public.
De manière générale, nous appuyons l'objectif du
projet de loi de renforcer la langue française à
titre de langue de la
législation et de la justice et de favoriser son utilisation par les
professionnels du Québec. Il nous apparaît toutefois pertinent de vous
présenter nos commentaires sur deux aspects importants du projet de loi
n° 96, c'est-à-dire les dispositions
applicables aux ordres professionnels ainsi que les mesures prévues concernant
l'administration de la justice.
Alors, voyons d'abord les dispositions
applicables aux ordres professionnels. Le Barreau du Québec travaille pour
mettre en place des processus efficients, efficaces et accessibles afin de
remplir sa mission de protection du public de façon optimale. Dans un premier
temps, nous portons à votre attention les aspects du projet de loi qui viennent
resserrer les règles entourant l'utilisation de la langue officielle lors des
communications avec les membres. La très vaste majorité des communications du
Barreau du Québec se fait en français. Il arrive toutefois que, pour assurer la
protection du public, le Barreau doive utiliser l'anglais pour communiquer
individuellement avec certains de ses
membres. Par exemple, certaines questions déontologiques ou en lien avec les
normes d'exercice professionnel peuvent nécessiter des précisions et des
nuances qui pourraient échapper à un membre dont la langue maternelle n'est pas
le français, même si celui-ci a, par ailleurs, une connaissance appropriée pour
l'exercice de sa profession. Il arrive aussi
qu'un citoyen anglophone entre en contact avec le bureau du syndic. Dans ces
circonstances, il nous paraît important
de continuer de permettre que les échanges
avec le membre soient menés en anglais, si le membre y consent, bien sûr,
afin de s'assurer de la compréhension de la réponse du membre par le citoyen et
de l'intégrité du processus. C'est pourquoi nous croyons qu'il est important de
préserver la possibilité d'utiliser une langue autre que le français lors
d'interactions individuelles, qu'elles soient verbales, écrites et surtout par
courriel, avec des membres.
Sur un autre plan, nous souhaitons discuter de
l'interdiction pour un professionnel de refuser un mandat pour le seul motif qu'on
lui demande d'utiliser la langue française dans sa prestation de services. Nous
sommes d'avis que cet
article pourrait entraîner un dilemme déontologique chez
les professionnels, ce qui n'est pas souhaitable pour la protection du public.
En effet, le code de déontologie des avocats précise que l'avocat doit exercer
avec compétence ses activités professionnelles. Or, un avocat ayant une
connaissance appropriée de la langue française devrait tout de même refuser d'accepter un mandat qui exigerait
une prestation de services en français, tel qu'un contre-interrogatoire
ou une plaidoirie complexe ou nuancée, puisqu'il serait d'avis qu'une maîtrise
complète de la langue française serait requise afin de représenter adéquatement
ce client. Cette nouvelle obligation risque de placer certains professionnels
dans une situation impossible et cela ferait en sorte qu'il serait susceptible
de violer soit une obligation prévue dans le code de déontologie, soit celle
prévue à la Charte de la langue française.
Le troisième
point porte sur l'inspection professionnelle qui se voit octroyer des nouveaux
pouvoirs puisqu'elle sera désormais chargée de procéder à l'évaluation
du maintien de la connaissance appropriée de la langue française chez les
membres. Il est souhaitable que ces pouvoirs puissent être mis en oeuvre de
manière efficace, efficiente et qu'ils portent fruit. Nous souhaitons, sur ces
enjeux, pouvoir compter sur l'important rôle que l'Office québécois de la
langue française pourrait jouer en aidant les ordres professionnels à
développer les différents outils nécessaires à cette activité d'inspection.
Par ailleurs, le projet de loi prévoit qu'un
professionnel commet un acte dérogatoire s'il ne maintient pas une connaissance
du français appropriée à l'exercice de la profession ou s'il refuse un mandat
pour le seul motif que les services professionnels devraient être rendus en
français. Nous sommes d'avis que cette nouvelle infraction prévue au Code des
professions ne concorde pas avec les différents mécanismes d'intervention des
ordres professionnels pour surveiller la compétence des membres. En effet,
ceux-ci doivent être vus comme un continuum, et l'ordre, tant l'inspection professionnelle que le syndic, devront analyser
au cas par cas les situations afin de choisir la solution appropriée au cas en
espèce.
Dans l'état actuel du droit disciplinaire, un
professionnel qui contreviendrait à ses obligations peut déjà faire l'objet
d'une plainte disciplinaire en vertu de l'article 59.2 du Code des
professions si le syndic juge que le manquement constitue une faute déontologique
et un acte dérogatoire à l'honneur ou à la dignité de la profession.
Le Barreau du Québec estime donc que le nouvel
alinéa de l'article 59 du Code des professions ne laisse pas assez de
discrétion afin d'évaluer la gravité du manquement en fonction des
circonstances particulières.
Enfin, nous attirons votre attention sur la modification
permettant à toute personne autorisée à obtenir en français tout document se
trouvant dans un dossier d'un professionnel. Cette obligation risque de devenir
très lourde en termes de délais et de coûts pour les professionnels et leurs
clients ainsi que pour les ordres professionnels qui agissent souvent à
titre
de cessionnaire et gardien des dossiers de certains professionnels radiés,
décédés ou ayant quitté l'exercice de la profession.
En ce qui a trait maintenant aux mesures
applicables à l'administration de la justice, nous avons analysé le projet de
loi en ayant à l'esprit l'importance de préserver la confiance des citoyens
envers le système de justice. Selon le principe de la suprématie parlementaire,
les pouvoirs du gouvernement provincial sont illimités sous réserve des limites
prescrites par les lois constitutionnelles et la Charte des droits et libertés
de la personne.
Conformément à l'article 33 de la Loi
constitutionnelle de 1982, le projet de loi prévoit une dérogation aux
articles 2 et à... 7 à 15 de la Charte canadienne des droits et libertés.
Bien que l'utilisation de la clause dérogatoire soit tout à fait légale, elle
ne peut pas porter sur les droits linguistiques que confère l'article 133
de la Loi constitutionnelle de 1867. Ainsi, le gouvernement du Québec a toute
la légitimité pour présenter ce projet de loi, mais il doit néanmoins le faire
dans le respect de l'article 133.
Le nouvel
article 7.1 de la Charte de la langue française, qui vient consacrer la
primauté de la version française des lois et règlements sur la version
anglaise, pose des difficultés. En effet, il est peu probable qu'en utilisant les principes d'interprétation moderne
généralement admis une divergence entre la version française et anglaise
d'une loi ne puisse se résoudre et il n'est donc pas nécessaire de prévoir une
telle mesure dans le projet de loi.
De plus, il faut s'interroger sur la
contradiction de l'article 7.1 proposé qui cohabiterait avec l'actuel
article 7 de la Charte de la langue française, qui n'est pas modifié par le
projet de loi et qui prévoit que les versions française et anglaise des textes
législatifs et réglementaires ont la même valeur juridique. La prépondérance
ainsi donnée à la version française pourrait être considérée comme visant à
nier le statut d'égalité des versions française et anglaise d'une loi ou d'un
règlement, et cela contreviendrait à l'article 133.
Les nouveaux articles 10 et 11 de la Charte de
la langue française prévoient qu'une version française soit jointe
immédiatement et sans délai à tout jugement rendu par écrit en anglais par un
tribunal judiciaire lorsqu'il met fin à une instance ou présente un intérêt
pour le public. Or, l'article 133 garantit aux juges la faculté de
s'exprimer dans la langue de leur choix dans leur jugement. La Cour suprême a
établi que ce choix appartient à celui qui parle.
En adoptant une telle exigence, il existe un
risque sérieux que les juges n'exercent pas leur véritable choix protégé par l'article 133.
S'ils choisissaient de l'exercer, cela entraînerait des délais supplémentaires
associés à l'obtention du jugement dans les versions française et anglaise. Par
exemple, on peut penser à un jugement de la chambre de la jeunesse relié à la
garde d'un enfant ou à un jugement portant sur la remise en liberté d'un accusé
attendant la tenue de son procès.
Par ailleurs, le projet de loi vient préciser
qu'il ne peut être exigé d'un candidat à la fonction de juge qu'il ait la connaissance
ou un niveau de connaissance spécifique d'une autre langue que la langue
officielle, sauf si le ministre de la
Justice et le ministre de la Langue française y consentent. Nous
croyons que cette modification importante au processus de nomination des
juges pourrait porter atteinte à l'indépendance judiciaire et ainsi miner la
confiance du public dans l'administration de la justice.
La Cour suprême a d'ailleurs précisé que
l'indépendance institutionnelle du tribunal relativement aux questions
administratives qui ont directement un effet sur l'exercice des fonctions
judiciaires est une condition essentielle de
l'indépendance judiciaire. Ces questions administratives ont été définies de
façon à comprendre l'assignation des juges aux causes, les séances de la
cour, le rôle de la cour ainsi que les domaines connexes de l'allocation de
salles d'audience et de la direction du personnel administratif qui exerce ces
fonctions.
La Présidente (Mme Thériault) : Et,
Me Claveau, je dois vous interrompre puisque le temps qui vous est imparti
est terminé. Désolée. Je vais aller du côté de M. le ministre. J'imagine qu'on
a aussi reçu votre mémoire, qui permettra certainement aux gens ici de
pouvoir... Non? Vous n'avez pas reçu le mémoire? Donc, on espère qu'on pourra
recevoir vos notes de discours ou votre mémoire pour pouvoir approfondir les
questions dans les échanges et réflexions lors de l'étude du projet de loi. M.
le ministre, la parole est à vous.
M. Jolin-Barrette : Alors, merci,
Mme la Présidente. Me Claveau, Me Champagne, Me Le Grand Alary, merci de votre présence en commission
parlementaire. Effectivement, on sera heureux de recevoir votre mémoire
écrit.
Me Claveau, justement, là, sur
l'article 11... non, l'article 12 du projet de loi, sur lequel vous
venez de commenter, est-ce que, pour le Barreau du Québec, il est nécessaire,
pour être nommé à la Cour du Québec, d'être bilingue? Est-ce que, dans toutes
les circonstances, tous les juges de la Cour du Québec qui sont désignés, qui
sont nommés par l'État québécois pour siéger à la Cour du Québec, doivent tous
avoir une maîtrise de la langue anglaise? Est-ce que c'est la position du
Barreau du Québec?
Claveau (Catherine) : Je
répondrais non à cette question, ce n'est pas la position du Barreau du
Québec.
M. Jolin-Barrette : D'accord. Alors,
comment est-ce que je dois recevoir vos commentaires en lien avec
l'article 12 s'il y a une exigence systématique de la connaissance de la
langue anglaise pour être nommé à un poste de juge?
Mme Claveau (Catherine) : Bien, je
vous invite justement, lorsque vous verrez notre mémoire... Nous, l'important,
c'est de mettre l'emphase sur le fait que la fonction de juge, c'est une
charge. Et tout ceci est relié au respect de la séparation des rôles entre le
pouvoir judiciaire, pouvoir exécutif. Et la jurisprudence de la Cour suprême
s'est prononcée à plusieurs reprises, comme j'avais commencé à le dire, là,
pour bien distinguer ces rôles-là. Et cela inclut toutes les questions d'administration
de la justice, de leur cour. Et cela inclut la discrétion d'un juge en chef de
voir si, pour une certaine division, pour assurer le droit du justiciable à
recevoir... à être jugé dans la langue de son choix, c'est un... je vous
rappelle que c'est un droit qui est garanti par l'article 133, c'est un
droit constitutionnel. Alors cette discrétion-là, elle appartient, selon nous
et selon ce qui est prévu à la
Loi sur les tribunaux judiciaires, à la Loi constitutionnelle...
c'est un pouvoir qui appartient au juge en chef.
M. Jolin-Barrette : Bien, je vais
exprimer mon désaccord fortement avec votre prétention, mais je vais reposer ma
question. Est-ce que, pour le Barreau du Québec, pour être nommé comme juge à
la Cour du Québec, il est nécessaire
qu'un avocat ayant 10 ans de pratique, dans toutes les circonstances, doive maîtriser la langue anglaise?
Et je vous rappellerais qu'à la lecture de
l'article 133 chacun des justiciables québécois peut être entendu, en
fait, peut faire des représentations dans la langue de son choix. Même chose
que le juge, également, peut s'exprimer dans la langue de son choix. Mais
est-ce que ça signifie que les 308 juges de la Cour du Québec doivent
maîtriser la langue anglaise au moment de leur nomination? Donc, est-ce que les
25 000 avocats qui souhaitent soumettre leur candidature à
titre de
juge doivent avoir une maîtrise de la langue anglaise pour être nommés au
Québec?
Mme Claveau (Catherine) : Je croyais
avoir répondu déjà à la question. Ce n'est pas la position du Barreau.
M. Jolin-Barrette : O.K. Sur un
autre aspect, au niveau de la langue des jugements, on l'a dit, et vous l'avez
bien dit, le juge, en vertu de l'article 133, peut s'exprimer dans la
langue de son choix et rendre le jugement en anglais ou en français, comme il
le souhaite. Cependant, lorsqu'on est à la Cour suprême ou lorsqu'on est à la
Cour fédérale, bien, il y a des obligations de rendre également le jugement
disponible dans les deux langues officielles. Est-ce qu'il y a un enjeu du fait
que les Québécois et les Québécoises puissent avoir une copie en français du
jugement? Est-ce que ce n'est pas ça, protéger le public, le fait que les
Québécois et les Québécoises puissent avoir une copie d'un jugement au moment
du prononcé d'un jugement final pour comprendre le jugement, que les
justiciables québécois puissent savoir?
Mme Claveau (Catherine) : Je suis
tout à fait d'accord avec vous, M. le ministre, puis ce n'est pas l'objet de
notre commentaire dans notre mémoire. Je pense que je vais attirer votre
attention sur le fait que le jugement doit être rendu immédiatement et sans
délai pour le justiciable qui est anglophone, on s'entend que c'est un droit...
c'est un service essentiel, la justice. Le justiciable a le droit... Par exemple,
l'article 530, paragraphe 1° du Code criminel, une personne qui est
accusée a le droit d'avoir le procès dans la langue... dans sa langue
maternelle, l'une des deux langues. Si c'est l'anglais, dans ce cas-ci, et
que le jugement est rendu en anglais, et qu'on oblige la traduction immédiate
et sans délai, et que, pour des raisons administratives, cette traduction-là,
immédiate et sans délai, ne peut pas se faire, bien, le jugement, il est comme
réputé ne pas avoir été rendu. Ce qui fait que ce justiciable-là, par exemple,
qui serait en attente d'une remise en liberté, bien, resterait emprisonné le
temps que la traduction de son jugement se fasse. Alors, c'est dans ce sens-là.
Mais, pour répondre... Je vous avais répondu, au
début, à votre question, pour le droit du justiciable d'avoir un jugement en
français, qui le veut en français, pour nous, on ne peut pas être contre ça, le
Barreau, ce n'est pas ça notre position.
Jolin-Barrette : O.K. Donc,
je comprends que c'est un enjeu administratif et non pas légal? Donc, votre
crainte...
Mme Claveau (Catherine) : Bien, plus
que ça, c'est un droit fondamental. Pour certains cas, si le fait d'exiger une
traduction presque immédiate du jugement fait en sorte que cette obligation de
traduction là pourrait faire attendre quelques jours, effectivement, si la
traduction ne peut se faire, là, de façon simultanée, si on n'a pas
l'organisation suffisante pour le faire...
M. Jolin-Barrette : Mais, au
fédéral, notamment la Cour suprême, notamment la Cour fédérale, qui sont régies par la
Loi sur les langues officielles, ce
sont des dispositions qui sont présentes, et eux, ça fonctionne. Alors,
pour l'État fédéral, ça serait correct,
mais, pour les tribunaux québécois, là on ne pourrait pas faire ça, là. Ça
fonctionne au fédéral.
Claveau (Catherine) : Je ne
répondrai pas vraiment à cette question-là. Si ça fonctionne au fédéral,
tant mieux. Mais ce que nous, on tient à
dire, c'est que le service... le droit... le service de justice, c'est un
service essentiel du citoyen, et le citoyen de langue anglophone a le
droit d'avoir un procès dans la langue de son choix, notamment.
Jolin-Barrette : Et là-dessus je suis 100 % d'accord avec vous
sur cette position-là. Et je l'ai toujours dit, avec le projet de loi n° 96,
tous les droits de la communauté d'expression anglaise seront respectés et...
vont être respectés. La question est de savoir, par contre... et les
dispositions législatives qu'on met en place, c'est : Est-ce qu'il peut y
avoir davantage d'accès au français? Est-ce qu'on peut faire en sorte que les
justiciables québécois puissent recevoir un jugement dans leur langue, en français,
ou c'est uniquement une version anglaise qui est disponible? Alors, c'est le
sens. Et je l'ai dit, il n'y a aucun droit qui est retiré à la communauté
anglophone, et, surtout, l'article 133 s'applique. Mais, à l'intérieur de
l'article 133, est-ce qu'il y a une possibilité de faire en sorte de
promouvoir le français? Moi, je crois que oui. Je comprends que le Barreau a
certaines réserves.
Sur la question de l'article 7.1 qu'on
insère également, tout à l'heure, vous avez dit : Au niveau de
l'interprétation, les textes français et anglais ont une valeur égale au Québec,
en vertu de l'article 133, que ça soit les lois et les règlements qui sont
adoptés par le gouvernement du Québec. Cela étant, dans l'article 7.1, on
indique : «En cas de divergence entre les versions française et anglaise
d'une loi, d'un règlement ou d'un autre acte visé au paragraphe 1° ou 2° de l'article 7 que les règles
ordinaires d'interprétation ne permettent pas de résoudre
convenablement, le texte français prévaut.» Vous me direz, Me Claveau,
est-ce que ça arrive parfois que le juge, lorsque les règles d'interprétation
ne permettent pas de résoudre une question d'interprétation... fait en sorte
que le juge lui-même vient réécrire la disposition pour dire : Ah! la
véritable intention du législateur était celle-ci. Est-ce que ça arrive?
Mme Claveau (Catherine) : Je vais
inviter ma collègue Me Sylvie Champagne à répondre à cette question.
Mme Champagne
(Sylvie) : M. le ministre, ce que nous disons, c'est qu'en application des règles
d'interprétation, avec les deux versions, le juge, ce qu'il va regarder, c'est effectivement
de rechercher l'intention. Mais il ne va pas regarder juste les textes, il va
regarder également quelle est la finalité, quelle est... Des fois, ils vont
aller chercher les débats parlementaires
puis ils vont regarder aussi la disposition dans son contexte, puis ils vont
lui donner l'interprétation qui fait
le plus de sens. Et notre position, c'est qu'on n'a pas besoin de donner une
préséance à la version française
parce que les tribunaux vont être capables,
en regardant les deux textes qui ont valeur égale, de trouver l'intention du
législateur.
M. Jolin-Barrette : Donc, si je
vous suis, si jamais il y a ambiguïté au niveau des textes et que les règles d'interprétation
normales ne permettent pas de résoudre le conflit, donc le juge est face à ces
deux textes, ils ont une valeur égale. Il a appliqué toutes les règles d'interprétation
qui ont été édictées notamment par la jurisprudence, mais il se retrouve dans
un cul-de-sac. Alors, vous, vous préférez laisser ce pouvoir-là au juge, de
dire : Bien, je vais arranger la
version, c'est comme ça que ça va être interprété, plutôt que de permettre au législateur
de dire :
Malgré toutes les différentes étapes qui ont été
prescrites, notamment par la jurisprudence, au niveau des règles d'interprétation,
la valeur égale des textes, vous dites : En bout de ligne, l'État québécois
ne devrait pas dire qu'est-ce qui... comment ça doit être interprété à la fin,
on laisse la discrétion judiciaire. C'est la position du Barreau.
Mme Champagne (Sylvie) : Non.
En fait, on laisse l'intention au législateur, au gouvernement, et donc c'est en
regardant les deux versions, de chercher l'intention du législateur, donc le
juge interprète. Mais il arrive, puis ça ne sera pas le seul cas où, des fois,
les lois doivent être précisées suite à la jurisprudence... et, si le législateur
n'est pas d'accord avec l'interprétation que les tribunaux a donnée, vont venir
modifier les lois pour réécrire quelle est la véritable intention du
législateur. Donc, ça, ça arrive, et même avec une version française qui est
parfaitement claire. Donc, pour nous, c'est vraiment
de laisser les principes d'interprétation des lois résoudre les difficultés
d'interprétation.
M. Jolin-Barrette : Et là, dans
ce cas-ci, on est avec un texte de loi, avec des législateurs autour de la
table qui souhaitent amener une précision sur l'intention du législateur. Et là
vous êtes en train de nous dire : Vous ne devriez pas spécifier
l'intention du législateur. On devrait maintenir le statu quo, laisser ça comme
ça, et que le législateur, lui, ne vienne pas préciser son intention.
Mme Champagne (Sylvie) : Mais
je vous dirais que, M. le ministre, ce qu'on demande, c'est de respecter ce que
prévoit l'article 133 de la Constitution à l'effet que les deux versions
ont valeur égale. Donc, on ne peut pas préférer une version sur une autre.
M. Jolin-Barrette : D'accord.
Sur la question de l'ordre professionnel et des communications, le projet de
loi permet la communication en anglais avec le public. Donc, ça, c'est très
clair, il n'y a pas de modification qu'ils sont
venus apporter avec ça. Mais, par contre, vous avez fait comme commentaire tout
à l'heure, Me Claveau, le fait que vous vouliez maintenir la possibilité de communiquer en anglais avec un
membre pour des raisons déontologiques ou autres. Mais, en même temps, le membre avocat qui doit maintenir une
connaissance appropriée de la langue française, c'est un juriste, c'est
un avocat, vous pensez réellement que, pour des motifs déontologiques, pour lui
expliquer une décision, il n'est pas en mesure de comprendre le français?
Je me questionne parce que, s'il doit maintenir,
tout au long de l'exercice de sa profession, une connaissance appropriée du français,
il va être capable de communiquer avec le syndic.
Mme Claveau (Catherine) : Tout d'abord,
c'est important de savoir que la majorité de nos communications avec nos
membres au Barreau du Québec, ça se fait en français, sauf exception. Nous
sommes d'avis que le libellé de l'article, au moment où on se parle, ne prévoit
pas quelques cas d'exception. Je vais vous donner un exemple. Le syndic appelle un membre qui a une plainte d'un client anglophone.
Et au cours de la conversation, au cours des communications, il y a, disons,
un... c'est un dossier très technique, avec des termes en anglais, et ce qui
permettrait au membre de donner la meilleure explication possible, ce serait de
pouvoir, au fil de la même conversation, pouvoir faire des passages en anglais,
pas exclusivement en français. C'est une question de protection du public en
même temps, qu'on soit capable, là, d'aller chercher et de donner les informations
plus précises.
Et, à ce moment-là, peut-être que ça prend une
connaissance plus grande que celle qui est la connaissance, là, qui existe, de
toute façon, actuellement, qui est une connaissance appropriée du français. Alors,
c'est dans des cas vraiment d'exception, je tiens à le redire, ce n'est pas
pour ouvrir une grande brèche qui va permettre au plus de membres possible de
pouvoir communiquer avec l'ordre en anglais.
M. Jolin-Barrette : Mais vous
convenez avec moi que n'importe quel membre du Barreau qui exerce sa profession
au Québec doit avoir une connaissance appropriée pour servir les citoyens en français.
Mme Claveau (Catherine) : Je
conviens parfaitement, et d'ailleurs c'est déjà prévu par la charte, et même
avant qu'elle soit modifiée. C'est une base, c'est un critère qui permet aux
membres, là, d'exercer la profession, une connaissance appropriée.
M. Jolin-Barrette : Et tout à
l'heure vous avez abordé le fait de dire : Bien, est-ce qu'il va devoir se
délester d'un mandat s'il n'a pas la connaissance appropriée de la langue spécifiquement
s'il ne le sent pas? Et je sentais que vous aviez un questionnement à cet
effet-là, mais est-ce vraiment différent que lorsqu'un membre du Barreau n'a
pas une connaissance appropriée d'un domaine de droit? Je crois bien que les obligations
déontologiques font en sorte qu'il ne peut pas effectuer le mandat. Supposons
que vous n'avez jamais fait de droit des assurances puis que vous avez fait du criminel
toute votre vie, je ne pense pas que, du jour au lendemain, vous pouvez
commencer une pratique en matière de droit des assurances. C'est un peu la même
chose pour la langue, non?
Mme Claveau (Catherine) : Vous avez
raison. Puis, lorsque vous allez lire notre mémoire, vous allez comprendre où
est-ce qu'on s'en va avec ça. C'est que le nouvel
article de loi prévoit comme
une nouvelle infraction qui est surveillable et punissable par le syndic, par
exemple, qui est de ne pas pratiquer le français, là, dans une langue
appropriée. Et je réfère surtout à l'article qui dit qu'un professionnel ne
pourrait pas refuser un mandat parce qu'il ne se sent pas à l'aise dans la
langue française.
Voici un exemple concret. J'ai un mandat tout à
fait technique. Je suis... Ma langue, mettons, maternelle est anglaise, mais
j'ai une connaissance appropriée de la langue française, mais je sais que ce
dossier-là va être très «touchy», qu'il va y
avoir des contre-interrogatoires serrés, et, même si j'ai une connaissance appropriée
de la langue, dans certains, encore,
enjeux techniques ou précis, le professionnel ne se sent pas assez compétent
pour accepter le mandat.
Vous allez voir, dans le mémoire, ce qu'on vous
dit, c'est que, si vous maintenez cette exigence-là, on vous propose de prévoir l'option, si jamais c'était le
cas, justement en raison de l'obligation de compétence, ce serait
d'ouvrir et de permettre au professionnel qui est face à cette situation-là...
de son obligation de référer le dossier à un confrère pour s'assurer que ce
confrère-là ait une connaissance plus grande du français pour servir ce
citoyen-là. Encore une fois, protection du
public. Protection du public, ça mérite d'avoir un avocat qui connaît bien le
français puis qui prend bien son dossier en main.
Donc, ce serait de peut-être bonifier l'article
en offrant la possibilité à l'avocat qui sent qu'il n'a pas suffisamment de
connaissance en français de pouvoir le référer à un collègue. C'est un peu
comme les médecins qui, dans des cas comme ça, peuvent référer à un collègue.
La Présidente (Mme Thériault) : Et
je dois mettre... Désolée, Me Claveau...
M. Jolin-Barrette : Je vous
remercie, Me Claveau. Merci.
Présidente (Mme Thériault) : Merci. Je dois mettre fin à l'échange.
Donc, Mme la députée de Marguerite-D'Youville, vous avez
11 min 20 s pour vous.
Mme David : Il y avait deux
Marguerite : Bourgeoys et D'Youville
La Présidente (Mme Thériault) : Ah!
excusez-moi.
Mme David : Mais ce n'est pas grave,
les deux sont passées à l'histoire, alors ça va bien. Bonjour, Mme la
bâtonnière. Bonjour, ceux et celles qui accompagnent.
Écoutez, je vais aller tout de suite sur,
justement, l'article 12, qui est l'article 5 du projet de loi n° 96
sur la nomination des juges. Ce que l'on constate à la lecture de l'article,
c'est que, d'abord, il n'existait pas dans la Charte de la langue française
actuelle. Si on comprend bien, c'est un nouvel article, cet
article 12, où
il est marqué qu'«il ne peut être exigé de la personne devant être nommée à la
fonction de juge qu'elle ait la connaissance ou un niveau de connaissance
spécifique d'une langue autre que la langue officielle sauf si le ministre de
la Justice et le ministre de la Langue française estiment que, d'une part,
l'exercice de cette fonction nécessite une telle connaissance et que, d'autre
part, tous les moyens raisonnables ont été pris pour éviter d'imposer une telle
exigence».
Est-ce
que j'ai raison de penser que, jusqu'à l'adoption de ce projet de loi, il
n'existe pas une telle disposition que cette disposition liée à l'interdiction
du bilinguisme?
Mme Claveau
(Catherine) : Oui, vous avez raison de penser ça.
Mme David :
Donc, un juge, jusqu'à maintenant, et jusqu'à l'adoption éventuelle du projet
de loi s'il n'est pas amendé, le ministre n'a pas à intervenir dans la question
linguistique, même s'il signe en bout de ligne. Le ministre de la Justice, je
parle, puisqu'il n'existe pas, pour l'instant, cette addition du ministre de la
Langue française, mais il n'a pas à regarder cette question. Il prend la recommandation,
j'imagine, de la juge en chef.
Mme Claveau
(Catherine) : C'est ça. Ça fait
partie des pouvoirs de...
Mme David :
Des pouvoirs de la... Quand vous dites que c'est une atteinte à l'indépendance
judiciaire — on
entend souvent ça, nous, les profanes, là, les civils qui ne sont pas nécessairement
avocats — c'est
que ça fait
partie de ce concept
d'indépendance judiciaire, la nomination des juges et la façon de décrire les postes, si
on veut. J'ai besoin d'un juge bilingue parce qu'il y a un volume tel
de... bon. Bien, je vais aller sur les délais après.
Mme Claveau (Catherine) : Bien, écoutez, d'abord, je reviens à la base, les juges ne sont pas les
représentants de l'État, ils remplissent une charge. Et c'est très important de
respecter le principe d'indépendance judiciaire pour notamment obtenir la
confiance du public dans l'administration de la justice.
Et ce rôle-là, et,
lorsque vous aurez l'occasion de lire notre mémoire, on l'explique très bien,
on fait référence au jugement qui consacre ce rôle-là en vertu de nos lois constitutionnelles,
et ça implique, pour le juge... qu'il
appartient au juge, là, de décider de ses rôles, de gérer sa cour. Et ça va
jusqu'à... selon les besoins de chaque district ou de chaque division,
s'il y a un besoin d'une personne bilingue ou non.
David : Mais, si je ne me
trompe pa