2022 QCCQ 8135, 2022 QCCQ 8135
Opinion
Protection de la jeunesse — 224582 2022 QCCQ 8135 COUR DU QUÉBEC CANADA PROVINCE DE QUÉBEC DISTRICT […] « Chambre de la jeunesse » N° : 525-41-039037-213 DATE : 23 août 2022 ______________________________________________________________________ SOUS LA PRÉSIDENCE DE : L’HONORABLE ANNIE SAVARD, J.C.Q. ______________________________________________________________________ Directrice de la protection de la jeunesse du CIUSSS A Demanderesse - et - X Née le […] 2006 Adolescente intimé - et - A -et- B Parents intimés ______________________________________________________________________ JUGEMENT [1]
Article 38 L.P.J. ______________________________________________________________________ MISE EN GARDE : La
Loi sur la protection de la jeunesse interdit la publication ou la diffusion de toute information permettant d’identifier un enfant ou ses parents. Quiconque contrevient à cette disposition est passible d’une amende (art. 9.2, 9.3 et 135 L.P.J.).
APERÇU [ 1 ] Le Tribunal rappelle que la situation de l’adolescente est signalée à la Directrice de la protection de la jeunesse au mois d’avril 2021 en raison de ses troubles de comportement sérieux qui se traduisent par des tentatives de suicide et des comportements d’automutilation. [ 2 ] Le 10 janvier 2022, la soussignée confiait l’adolescente en centre de réadaptation pour une période de six mois.
Ce court délai de placement tenait compte des améliora-tions notées chez l’adolescente ainsi que de la volonté des parties à travailler leur relation. [ 3 ] Six mois plus tard, la soussignée constate que la situation familiale demeure très fragile. Il semble que le fossé entre l’adolescente et ses parents se soit creusé.
L’adolescente ne se sent pas écoutée par ses parents et ressent une pression énorme de la part de ces derniers afin qu’elle adopte les valeurs familiales. [ 4 ] De plus, l’adolescente a continué d’exhiber des comportements autodestructeurs, menant à son encadrement intensif pendant plusieurs mois afin d’assurer sa sécurité physique. [ 5 ] Ceci amène la Directrice à présenter une demande en prolongation des ordonnances en cours, et ce, pour une période de neuf mois. [ 6 ] L’adolescente n’entrevoit pas un retour en milieu familial.
Elle souhaite s’investir dans un projet d’autonomie et entrevoit intégrer rapidement un foyer de groupe. Elle se dit en accord avec les mesures proposées par la Directrice. [ 7 ] La mère souhaite reprendre sa fille auprès d’elle, mais entend et respecte le souhait de cette dernière de demeurer hébergée dans un milieu neutre. La mère souhaite entreprendre une thérapie avec sa fille et se montre ouverte aux services proposés.
Elle demande toutefois un changement d’intervenant social puisqu’elle ne croit pas que ce dernier soit neutre. [ 8 ] Le père, qui réside au Pays A pour le travail, souhaite reprendre sa fille auprès de lui. Il croit être en mesure d’offrir à sa fille des soins psychologiques plus adaptés à sa condition actuelle. Il croit qu’avec des services intensifs, sa fille pourra redevenir normale. Le père souhaite également un changement d’intervenant.
Il se dit choqué par les propos de ce dernier et ne croit pas qu’il a la neutralité voulue pour poursuivre le travail auprès de la famille. [ 9 ] Le Tribunal doit déterminer quelles mesures sont à même de répondre aux besoins de l’adolescente et de son meilleur intérêt. ANALYSE ET DÉCISION [ 10 ] Depuis la dernière ordonnance, l’adolescente a fait quatre tentatives de suicide, dont les deux dernières ont nécessité son
transport et son hospitalisation à l’hôpital A. [ 11 ] En mai 2022, l’équipe traitante de l’hôpital A recommande le transfert de l’adolescente dans une unité d’encadrement intensif afin d’assurer sa sécurité physique et psychologique. La mère réagit à cette nouvelle et souhaite reprendre sa fille à la maison. Elle s’inquiète grandement des comportements que sa fille adopte et craint que ceci retarde le processus de réinsertion familiale. [ 12 ] L’adolescente reconnait adopter des gestes impulsifs et se mettre en danger.
Elle est en mesure d’identifier les sources de stress qui l’amène à agir ainsi : l’école, le voyage prévu par ses parents au Pays A et la pression qu’elle ressent pour retourner à domicile. [ 13 ] Le témoignage de l’adolescente rend bien compte de cette pression ressentie par elle pour retourner à domicile. Elle souligne que sa mère lui demande de ne pas donner l’heure juste aux éducateurs sur son état par peur que ceci retarde son retour à la maison. Elle a le sentiment que sa mère l’empêche de prendre les moyens qui pourtant fonctionnent bien pour elle.
Elle perçoit dans les commentaires de sa mère qu’elle doit sortir du centre à tout prix, et ce, peu importe comment elle se sent. Elle nomme que sa mère « n’est pas aidante ». [ 14 ] Cette pression ressentie par l’adolescente pour aller mieux le plus rapidement possible a amené cette dernière à vouloir prendre une pause en lien avec les contacts avec sa mère. Elle croit que cette pause lui a permis de se recentrer sur le travail personnel qu’elle doit faire. [ 15 ] L’adolescente réagit aux valeurs culturelles familiales.
Elle le dit haut et fort lors de son témoignage: elle souhaite que ses parents acceptent ses différences et ses propres valeurs. Elle ne veut pas faire de peine à ses parents et se sent déchirée. Il est important que les parents soient à l’écoute des différences culturelles de leur fille et qu’ils prennent conscience des impacts chez cette dernière de ce tiraillement interne. [ 16 ] Depuis la fin de son encadrement intensif, l’adolescente va de mieux en mieux. Elle prend les moyens qu’on lui offre et exprime davantage ce qu’elle ressent.
Elle est en mesure de se confier et participe activement à son suivi psychoéducatif. Elle prend sa médication de manière assidue et comprend l’importance de la poursuivre. [ 17 ] L’adolescente débute le cégep au Collège A. Elle présente énormément de potentiel et une maturité surprenante pour son âge. Son témoignage est éloquent en ce qui concerne sa capacité d’introspection et de remise en question.
Elle identifie clairement les facteurs de stress et les moyens à prendre pour aller mieux. [ 18 ] Avec beaucoup de courage et de support, l’adolescente est en mesure de s’affir-mer en lien avec ses propres valeurs et différences. Elle arrive à mettre de côté cette peur qui l’habitait et qui l’empêchait d’exprimer ses propres valeurs auprès de ses parents. [ 19 ] La mère et l’adolescente acceptent d’entamer une thérapie familiale. Ceci s’avère essentiel afin de rétablir la relation entre elles. [ 20 ] Les parents auront besoin de soutien afin d’accepter que leur fille est différente d’eux.
Ils doivent mieux comprendre les causes sous-jacentes qui ont amené leur fille à adopter les comportements inquiétants qu’elle présente. Le Tribunal croit que ceci sera déterminant et intimement lié au bien-être de leur fille. L’adolescente a besoin d’entendre et de sentir que ses parents l’acceptent telle qu’elle est. Le Tribunal est conscient que ceci peut s’avérer difficile pour les parents. Ils devront être accompagnés dans ce processus. [ 21 ] Depuis la dernière ordonnance, l’adolescente a fait un cheminement important en ce qui concerne sa capacité à identifier et exprimer ses besoins et émotions.
Elle demeure toutefois fragile sur le plan psychologique et doit être accompagnée dans son cheminement personnel. Les prochains mois permettront également à la Directrice de mettre en place des mesures qui favoriseront l’autonomie de l’adolescente et l’atteinte de ses buts et objectifs.
POUR TOUS CES MOTIFS, LE TRIBUNAL: [ 22 ] ACCUEILLE la présente demande; [ 23 ] DÉCLARE que la sécurité et le développement de l’adolescente demeurent toujours compromis ; [ 24 ] PROLONGE l’ordonnance rendue le 10 janvier 2022; ET PAR CONSÉQUENT, ORDONNE LES MESURES SUIVANTES : [ 25 ] CONFIE l’adolescente en centre de réadaptation; [ 26 ] RECOMMANDE l’intégration de l’adolescente en foyer de groupe, et ce, dès que sa situation personnelle le permettra; [ 27 ] ORDONNE à l’adolescente ainsi qu’à ses parents de participer activement aux mesures mises en place par la Directrice de la protection de la jeunesse, notamment en se présentant à intervalles réguliers auprès de la Directrice pour lui faire part de l’évolution de la situation; [ 28 ] ORDONNE que les contacts entre l’adolescente et ses parents soient déterminés de concert entre les parties, et ce, en tenant compte de l’intérêt de l’adolescente ainsi que de son désir; [ 29 ] ORDONNE que l’adolescente reçoive tous les soins et services requis par son état, notamment qu’elle poursuive son suivi pédopsychiatrique ainsi que son suivi psychoéducatif; [ 30 ] PREND ACTE qu’une thérapie mère/fille sera amorcée sous peu; [ 31 ] ORDONNE qu’une personne qui travaille au sein d’un établissement ou d’un organisme apporte aide, conseil et assistance à
l’adolescente et à sa famille; [ 32 ] CONFIE la situation de l’adolescente à la Directrice de la protection de la jeunesse du CIUSSS A, pour l’exécution de la présente ordonnance. [ 33 ] LE TOUT pour une période de neuf mois. Signé à Ville A, le 30 août 2022 ___________________________ ANNIE SAVARD, J.C.Q. AS/sl Me Ève Sasseville / AS0N35 Avocate de la Directrice de la Protection de la Jeunesse Me Christian Benoit / AU0715 Avocat de l’adolescente Date d’audience : 23 août 2022
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