2014 QCCQ 4143, 2014 QCCQ 4143
Opinion
6371019 Canada inc. (Velocity) c. Agence du revenu du Québec 2014 QCCQ 4143 COUR DU QUÉBEC CANADA PROVINCE DE QUÉBEC DISTRICT DE BEAUHARNOIS « Chambre civile » N° : 760-80-001997-122 DATE : Le 12 mai 2014 ______________________________________________________________________ SOUS LA PRÉSIDENCE DE L’HONORABLE CLAUDE MONTPETIT, J.C.Q. ______________________________________________________________________ 6371019 CANADA INC. (VELOCITY) Demanderesse-Appelante c.
L’AGENCE DU REVENU DU QUÉBEC Défenderesse-Intimée ______________________________________________________________________ JUGEMENT ______________________________________________________________________ [ 1 ] L’appelante, 6371019 Canada Inc. (ci-après appelée Velocity), en appelle de l’avis de cotisation émis par l’intimée pour les années 2008 (#9873281), 2009 (#9873191) et 2010 (9873181) par lesquels l’intimée a attribué 100% des frais d’utilisation d’un véhicule de marque Toyota Solara à des fins personnelles, rejetant ainsi la prétention de l’appelante que le véhicule a servi à 100% pour l’entreprise. [ 2 ] L’appelante Velocity demande à la Cour d’établir que ce véhicule Solara a servi uniquement au président de la compagnie, Stéphane Poirier, ainsi qu’à un employé, Jacques Laliberté, dans le cadre des déplacements reliés à la vente et à la représentation de la compagnie. [ 3 ] L’intimée conteste l’appel
sommaire essentiellement au motif que l’appelante et ses employés, Poirier et Laliberté, n’ont jamais tenu le registre obligatoire des déplacements, requis par les articles 41.1.4 et 41.1.5 de la
Loi sur les impôts (LRQ, c.1-3), ci-après appelée L.I. [ 4 ] Il est à noter que l’appelante s’est désistée, séance tenante, de l’appel
sommaire logé quant au véhicule de marque Nissan 350Z.
LES FAITS [ 5 ] L’appelante Velocity a été fondée en 2005 et œuvre dans le domaine de l’importation et la vente de pièces en fonte d’acier. [ 6 ] L’actionnaire unique est monsieur Stéphane Poirier. [ 7 ] Au cours des années 2008, 2009 et 2010, monsieur Poirier affirme que la compagnie possédait trois véhicules, soit un Chevrolet Astro Van 2004, une Nissan 350Z (décapotable) 2007 ainsi qu’une Toyota Solara (décapotable) 2008 et que ces trois véhicules étaient utilisés à 100% pour les besoins de la compagnie. [ 8 ] Pour ses déplacements entre la maison et son lieu de travail, le président de l’appelante, monsieur Poirier, affirme qu’il utilisait son véhicule personnel, une Impala 2001 ainsi qu’une Corvette 2006 pour les week-ends. [ 9 ] Par conséquent, il indique que la Toyota Solara 2008 n’était utilisée que pour les ventes
et la représentation de ses compagnies, soit par lui-même et ensuite par un représentant des ventes, monsieur Jacques Laliberté. [ 10 ] Il produit un tableau (pièce P-6) qu’il a préparé quelques jours avant le procès, reconstituant les déplacements moyens de la Solara par lui-même et le représentant des ventes, Jacques Laliberté, engagé en mars 2010 : [ 11 ] Au surplus, monsieur Poirier affirme qu’il ignorait qu’il avait l’obligation de tenir un registre des déplacements du Solara en raison des articles 41.1.4 et 41.1.5 de la
Loi sur les impôts. [ 12 ] Monsieur Poirier affirme avoir collaboré avec la vérificatrice fiscale, madame Évelyne Lovinski et lui avoir fourni toutes les explications nécessaires afin de conclure à l’utilisation de la Solara à 100% par Velocity. [ 13 ] L’enquête de la vérificatrice a visé la période du 1 er janvier 2008 au 30 décembre 2010 et a conclu que l’appelante avait sous-déclaré sa masse salariale. [ 14 ] Le 7 novembre 2011, l’Agente du Revenu du Québec a émis les cotisations suivantes : Numéro de l’avis Période visée Montant dû 9873221 2008-01-01 au 2008-12-31 6 498,90$ 9873191 2009-01-01 au 2009-12-31 1 957,29$ 9873181 2010-01-01 au 2010-12-31 766,85$ [ 15 ] Le 29 décembre 2011, Velocity a déposé un avis d’opposition à l’encontre de ces cotisations (D-1).
[ 16 ] Le 29 mars 2012, l’intimée a notifié à l’appelante sa décision de ratifier les cotisations en cause (pièce P-2). [ 17 ] Le 16 juin 2012, l’appelante a logé son appel en Cour du Québec.
PRÉTENTIONS DES PARTIES [ 18 ] L’appelante considère qu’il est abusif et arbitraire de considérer que le véhicule Solara a été utilisé à 100% à des fins personnelles lors des années 2008, 2009 et 2010. [ 19 ] L’appelante estime avoir démontré que la Solara parcourait au moins 14 000 kilomètres par année (2 000 kilomètres par mois pendant 6 mois et 1 000 kilomètres par trimestre pendant l’autre 6 mois) pour la sollicitation auprès de la clientèle et les ventes sur la route. [ 20 ] Selon l’appelante, la décision aurait dû être à l’inverse, soit 100% des frais d’utilisation à des fins d’affaire et aucune utilisation à des fins personnelles puisque monsieur Poirier avait deux véhicules personnels pour ses déplacements (Impala 2001 et Corvette 2006). [ 21 ] L’appelante Velocity ne conteste pas les montants qui ont été retenus par l’intimée pour les frais d’utilisation de la Solara (pièce D-4-a, trois pages, 2008, 2009 et 2010). [ 22 ] De son côté, l’Agence du Revenu du Québec soulève la présomption de validité de ses cotisations établies par l’article 1014 de la
Loi sur les impôts. [ 23 ] Pour renverser cette présomption, plaide-t-elle, l’appelante doit présenter une preuve « prima facie » d’erreurs dans les cotisations. [ 24 ] Or, l’intimée soulève qu’il a été admis par Velocity qu’elle ou ses employés n’ont jamais tenu le registre obligatoire des déplacements depuis 2005 (amendement à la
Loi sur les impôts) lorsqu’un employeur met un véhicule automobile à la disposition d’un employé. [ 25 ] L’ignorance de la loi n’est pas une excuse valable, plaide la procureure de l’Agence du Revenu. [ 26 ] De plus, l’appelante ne fournit, tardivement, que des déplacements approximatifs (tableau P-6) qui ne comportent aucun détail, kilométrage franchi, le nom et l’adresse des clients visités, qui auraient permis à la vérificatrice Lovinski de faire des vérifications aléatoires auprès de quelques clients. [ 27 ] Le tableau P-6 équivaut à trop peu, trop tard, plaide-t-elle. [ 28 ] Quant à la conduite du véhicule Solara par l’employé Jacques Laliberté, la vérificatrice ajoute que celui-ci était un employé de la compagnie Air Crystal et qu’elle ne pouvait en conséquence considérer une utilisation à des fins d’entreprise pour Velocity.
LE DROIT [ 29 ] Les articles de la
Loi sur les impôts pertinents à l’analyse du présent litige sont les suivants : « Art. 41.1.4.
Lorsqu'un employeur ou une personne à laquelle il est lié met dans une année d'imposition une automobile, autre qu'un véhicule à l'égard duquel l'article 41.1.3 s'applique, à la disposition de son employé ou d'une personne liée à ce dernier, cet employé doit tenir, à l'égard des déplacements effectués avec l'automobile pour l'ensemble des jours de l'année durant lesquels l'automobile est ainsi mise à sa disposition ou à celle d'une personne à laquelle il est lié, un registre sur lequel il inscrit les renseignements prévus à l'article 41.1.5, et doit remettre à l'employeur une copie de ce registre au plus tard le dixième jour suivant le dernier jour de l'année au cours duquel l'employeur ou une personne liée à ce dernier a mis une telle automobile à sa disposition ou à celle d'une personne à laquelle il est lié.
Art. 41.1.5. Les renseignements auxquels l'article 41.1.4 fait référence sont les suivants :
a) le nombre total de jours de l'année durant lesquels l'employeur ou une personne à laquelle il est lié a mis l'automobile à la disposition du particulier ou d'une personne liée à ce dernier ;
b) sur une base quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle, le nombre total de kilomètres parcourus par l'automobile durant l'ensemble des jours visés au paragraphe a ;
c) sur une base quotidienne, pour chaque déplacement avec l'automobile effectué en relation avec la charge ou l'emploi du particulier ou dans le cours de ceux-ci, l'identification du lieu de départ et du lieu de destination, le nombre de kilomètres parcourus par l'automobile entre ces lieux, ainsi que toute information permettant d'établir que le déplacement a été fait en relation avec la charge ou l'emploi du particulier ou dans le cours de ceux-ci.
Toutefois, lorsque les kilomètres parcourus par l'automobile durant l'ensemble des jours visés au paragraphe a constituent exclusivement des kilomètres parcourus par l'automobile autrement qu'en relation avec la charge ou l'emploi du particulier ou que dans le cours de ceux-ci, les renseignements auxquels l'article 41.1.4 fait référence sont les suivants :
a) le nombre total de jours de l'année durant lesquels l'employeur ou une personne à laquelle il est lié a mis l'automobile à la disposition du particulier ou d'une personne liée à ce dernier ;
b) le kilométrage indiqué à l'odomètre de l'automobile au début et à la fin de chaque période, comprise dans l'année, au cours de laquelle l'automobile a, de façon continue, été mise à la disposition du particulier ou d'une personne à laquelle il est lié par l'employeur ou par une personne liée à ce dernier. ________________ Art.
Sous réserve des modifications ou de l'annulation résultant d'une opposition, d'un appel ou d'un appel
sommaire et sous réserve d'une nouvelle cotisation, une cotisation est réputée valide et tenante nonobstant toute erreur, vice de forme ou omission qui s'y trouve ou qui se trouve dans toute procédure s'y rattachant.
Toutefois, lorsqu'un tribunal annule une cotisation pour le motif qu'elle est émise au-delà de la période au cours de laquelle le ministre peut faire une nouvelle cotisation ou établir une cotisation supplémentaire aux termes des sous-paragraphes a , a .0.1 ou a .1 du paragraphe 2 de l'article 1010, selon le cas, la cotisation que remplaçait celle ainsi annulée demeure valide et tenante mais tout délai prévu à une loi fiscale et applicable à son égard ne commence à courir qu'à compter de la date du jugement annulant la dernière cotisation. »
QUESTIONS EN LITIGE [ 30 ] L’appelante a-t-elle renversé par preuve « prima facie » la présomption de validité de l’avis de cotisation qu’elle a reçu, établie par l’article 1040 de la
Loi sur les impôts? [ 31 ] L’appelante a-t-elle établi que le véhicule Toyota Solara était utilisé pour les fins de son entreprise à 100% et à 0% pour des fins personnelles? ANALYSE [ 32 ] D’entrée de jeu, il apparaît surprenant de constater que pour les années visées par la vérification, monsieur Poirier et sa conjointe et employée, madame Christine Laberge, avaient à leur disponibilité 7 véhicules pour leurs déplacements personnels et d’affaires, soit : • Vélocity : Chevrolet Astro Van 2004 Nissan 350Z (décapotable) Toyota Solara (décapotable) • Air Crystal : Ford Escape • Stéphane Poirier: Impala 2001 Corvette 2006 • Christine Laberge : Jetta 2002
[ 33 ] L’Agence du Revenu a reconnu une utilisation à des fins d’affaires pour les véhicules suivants : • Chevrolet Astro Van 100% (Velocity) • Nissan 350Z 25% (Velocity) • Ford Escape 25% (Air Crystal) [ 34 ] L’appel vise à faire augmenter la proportion d’utilisation de ces véhicules à 100% pour fins d’affaires de la Toyota Solara et dans un dossier connexe (760-80-001996-124) à 75% pour fins d’affaires du Ford Escape. [ 35 ] Sur la présomption de validité d’une cotisation prévue à l’article 1014 de la
Loi sur les impôts, la Cour d’appel du Québec, dans l’affaire St-Georges et al c. Sous-Ministre du Revenu [1] , mentionne ce qui suit quant au fardeau de preuve du contribuable : « [11] La preuve du contribuable doit toutefois comporter un certain degré de précision et de probabilité en sa faveur par opposition à des allégations vagues et ambiguës. Règle générale, la simple affirmation du contribuable ne suffit pas; elle aura avantage à être soutenue par une preuve documentaire ou circonstancielle. [12] La thèse voulant qu’une simple négation de la part du contribuable puisse contrer la présomption de validité de l’article 1014 L.I. reviendrait à priver cet
article de tout son sens. [2] » [ 36 ] Non seulement l’appelante n’a pas tenu de registre contemporain des déplacements effectués avec le véhicule Toyota Solara mais elle n’a, au surplus, produit aucune pièce justificative qui aurait pu supporter ses allégations, se limitant à répondre aux questions du formulaire soumis par l’Agence du Revenu (pièce D-6). [ 37 ] Dans l’affaire Lizotte et Mayrand c.
L’Agence du Revenu du Québec [3] , le Juge Claude Bigué mentione ce qui suit : « [57] Comme on le voit, il devient difficile pour un contribuable de prouver quelle proportion d’un véhicule sert à des fins d’affaires et quelle proportion sert à des fins personnelles, s’il n’a pas une méthode précise pour faire cette démonstration. [58] À partir des réponses à des questions posées sur un formulaire, et des documents fournis par le contribuable, l’Agence a établi une cotisation qui jouit d’une présomption de validité, selon l’article 1014 de la Loi.
Pour renverser cette présomption, en matière d’utilisation d’un véhicule automobile à des fins d’affaires, le contribuable doit apporter une preuve précise et convaincante de l’utilisation du véhicule. [59] Pour effectuer cette preuve, le recours à un registre tenu chaque jour s’avère pratiquement indispensable, selon la jurisprudence bien établie, surtout depuis l’arrêt Tremblay rendu en 1998. [4] [60] La tentative de faire un tel registre par après, comme en l’espèce, en utilisant une mémoire qui peut se tromper, en se basant sur des trajets usuels et sur des distances mesurées entre les villes, n’est d’aucune utilité.
Il faut un registre tenu au fur et à mesure qu’on utilise un véhicule automobile à des fins d’affaires, chaque jour où une telle utilisation est faite. L’appelant Lizotte nous informe d’ailleurs qu’il applique actuellement cette méthode. » [ 38 ] Le Tribunal est d’avis que les propos du Juge Bigué s’appliquent entièrement à la présente affaire. [ 39 ] Également, dans l’affaire Leroux c.
L’Agence du Revenu du Québec [5] , le Juge Jacques Paquet de la Cour du Québec mentionne : « [37] À défaut d’un registre permettant d’établir de façon suffisamment prépondérante l’utilisation du véhicule de la demanderesse pour affaires, sa contestation au regard des dépenses automobile n’est pas fondée. » [ 40 ] Quant à la crédibilité du président de la compagnie, monsieur Stéphane Poirier, celui-ci s’est sérieusement contredit lors de son témoignage concernant le kilométrage franchi avec ses véhicules personnels en 2008, 2009 et 2010. [ 41 ] Les documents déposés en preuve et provenant de la Société de l’assurance automobile (SAAQ, pièce D-8) comportent des kilométrages nettement différents de ce qui a été affirmé par monsieur Poirier. [ 42 ] Quant à l’argument soumis par l’appelante qu’elle ignorait qu’elle devait tenir un registre
des déplacements, le Tribunal réfère à la décision de la Cour du Québec dans l’affaire Barbe c. Sous-Ministre du Revenu du Québec [6] : « [50] L’appelant ne peut pas suppléer à cette omission de tenir des registres en invoquant des kilométrages approximatifs, indiqués par après, à partir de données fragmentaires extraites de son agenda. Par exemple, M. Barbe alloue systématiquement 10 kilomètres par jour pour aller au bureau de poste et à la banque. Enfin, l’argument de l’ignorance de la nécessité de tenir de tels registres ne saurait tenir.
Nul n’est censé ignorer la loi, ce qui veut dire, en matière fiscale, que le contribuable a l’obligation de prouver ses dépenses, en l’occurrence des dépenses pour l’utilisation de véhicules, pour fins d’affaires. » [ 43 ] Il faut rappeler que le tableau des déplacements préparé par la demanderesse (pièce P-6) l’a été dans les jours précédant le procès et ne comporte que des moyennes de kilométrage à différents endroits. [ 44 ] Le tableau ne comporte aucune dépense d’entretien, d’essence ni aucune destination précise, noms de clients ou de fournisseurs ni d’aucune activité de représentation. [ 45 ] Monsieur Poirier entretient également la confusion la plus totale entre ses deux compagnies, Air Crystal et Velocity, ne serait-ce que par l’utilisation d’un employé d’Air Crystal (Jacques Laliberté) d’un véhicule appartenant à Velocity pour faire la vente et la promotion des climatiseurs vendus par Air Crystal. [ 46 ] L’absence de registre clair et le seul témoignage de monsieur Poirier dans des termes vagues et généraux font en sorte que l’appelante n’a pas renversé la présomption de validité de la cotisation de l’Agence du Revenu (art. 1014,
Loi sur les impôts). [ 47 ] Le Tribunal retient également le témoignage clair de madame Évelyne Lovinski, vérificatrice fiscale, qui a conclu que l’autre véhicule décapotable, propriété de l’appelante, la Nissan 350Z, était utilisé à 25% pour fins d’affaires et qu’en conséquence, l’utilisation de la Toyota Solara n’était pas justifiée pour la compagnie Velocity. PAR CES MOTIFS, LE TRIBUNAL : REJETTE la requête en appel de Velocity; LE TOUT avec dépens. __________________________________ CLAUDE MONTPETIT, J.C.Q. (JM2018) Me André Aumais Aumais Chartrand Procureurs de la demanderesse Me Julie Dilli Larivière Meunier Procureurs de la défenderesse Date d’audience : Le 14 avril 2014
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